Petite mise au point

Je ne sais pas trop à qui je dois m’adresser.

Mais bon, voilà, il parait qu’il faut que j’aille repeupler les déserts médicaux.

Bien. J’espère qu’on ne compte pas que sur moi. Parce que, en l’état actuel des choses, avec mon copain, notre indice de fécondité risque de ne pas trop décoller.

Sinon ça me dérange pas trop. J’aime bien l’idée, médecine rurale et tout.

J’aime moins l’idée qu’on veuille m’y envoyer de force par contre.

C’est juste que, au départ, c’était pas vraiment dans le contrat. Je sais, oui, c’est des études publiques, payées par l’état donc par le contribuable.

Mais si on compte les 4 années d’externat payées 100€ pour l’équivalent d’un mi-temps.

Si on compte les 3 années d’internat où on peut, certes, prendre son indépendance financière, mais au prix d’un 50 heures par semaine, payé à peine plus que le SMIC horaire.

Si on compte les gardes de nuit, payées 7€ net de l’heure.

Si on prend en compte tout ça, de mon point de vue, j’ai quand même l’impression d’avoir bien payé ma dette et d’avoir bien contribué à l’effort national.

Et puis, pas la peine de nous faire croire qu’on va nous contraindre à nous installer à Troui-Sur-Purin, parce que, au final, ce seront toujours les mêmes andouilles qui ont un minimum de conscience professionnelle qui iront là-bas. Et ce seront toujours les mêmes rois de l’esbroufe qui passeront à travers les mailles du filet de l’Agence Régionale de Santé toute puissante et bienveillante.

Et comme je fais partie des couillons qui se font toujours avoir, peut-être parce que ma corde sensible, c’est mon devoir d’utilité sociale, peut-être parce que c’est dans ma nature d’être le dindon de la farce, et bien j’ai pris les devants.

La fuite en avant…

En plus, c’est peut-être étonnant, mais j’ai pas attendu d’avoir fini mes 9 années de médecine et d’avoir 28 ans pour rencontrer mon copain. Du coup, dans l’histoire, on est deux. Et lui aussi, il a un métier. Et il y a des métiers, comme ça, à la campagne, c’est pas possible.

Mais bon, comme j’ai bien culpabilisé à l’idée d’abandonner des légions entières de campagnards à leur triste sort, que quand même, ça me tente bien comme mode d’exercice, et qu’il est hors de question que je demande à mon copain de me suivre, la bouche en coeur et le petit doigt sur la couture du pantalon, on a coupé la poire en deux. On s’est trouvé un petit coin tranquille pour poser nos valises, à mi-chemin de son boulot à la ville, à mi-chemin d’un désert médical. Enfin, c’est pas vraiment morne plaine non plus. On dira plutôt un mi-désert médical. Du coup les patients devront faire un peu de route s’ils veulent voire le médecin. Mais moins que s’il avait fallu aller à la ville. Une mi-grande vadrouille quoi. Bon, du coup ça fait un truc un peu bancal, une presque solution qui devrait à peu près marcher. Mais on commence à avoir l’habitude. Composer et bricoler avec les bonnes idées des gens bien placés et les outils qu’on a bien voulu nous laisser sous le coude, c’est dans les gènes. Du moins, c’est dans le mien.

Pour dire comment je gère trop bien la bidouille, ma première voiture, elle était capricieuse. Elle ne démarrait que quand je débranchais la 3ème bougie. Pas la 2ème, ni la 4ème. La 3ème. Ce qui n’a aucun fondement mécanique, d’après mon garagiste qui m’a également appris que le « kit chaine » de ma moto était un « kit chaine », et non un « kitchen », comme je le croyais. Oui, parce que je suis nul en mécanique aussi. Et ma voiture, toujours la première, comme le ralenti ne fonctionnait plus, pour ne pas qu’elle cale à l’arrêt, il fallait que je freine avec le frein à main, comme ça, ça me libérait le pied droit pour appuyer sur l’accélérateur, tout en débrayant avec le pied gauche. C’est un peu compliqué à visualiser, je sais. C’est encore plus compliqué à réaliser …

Dans les gènes…

Autre chose.

Généralement, les internes s’installent là où ils ont fait leurs études. C’est quand même plus pratique. On connait le coin, on connait les hôpitaux, les spécialistes, on sait où adresser les patients. On se fait un carnet d’adresses en quelque sorte.

Et comme on n’est pas que des machines, et qu’on ne vit pas qu’à l’hôpital, on se débrouille pour se faire son trou à côté. On essaie un peu de travailler l’épanouissement personnel.

Du coup, au bout des trois ans, on a moyennement envie de partir.

C’est pour ça que, comme je suis prévoyant, on a débarqué dans notre bled dès le début de mon internat.

Même pour les stages hospitaliers c’était jouable. Avec tous les petits hôpitaux de périphérie, j’avais de quoi me tisser un maillage de contacts pour mon exercice futur.

Sauf pour le stage en CHU (Centre Hospitalo Universitaire). Là, il a fallu faire de la route. Tous les jours la moto pour faire les 50 bornes dans la jungle des bouchons. C’est fou l’inconscience de mon cerveau. Chaque matin pour aller bosser, je manquais de peu de me prendre une voiture qui déboitait et de finir dans la glissière de sécurité. Mais je me disais que noooooon, je suis prudent et que c’est quand même pas tous les jours qu’un motard se fait dégommé. Et chaque jour aux urgences, je voyais débarquer 1 ou 2 pauvres gars qui s’étaient fait exploser un fémur ou une cheville. Sans compter ce qui ne faisaient que passer par le sas des urgences pour partir directement réanimation chirurgicale.

C’est couillon pour moi, parce que depuis que j’ai fait ce fameux stage, il n’est plus obligatoire…

Et puis, je voudrais dire aux gens qui s’occupent du département de médecine générale de ma fac, que c’est bien beau de faire les fanfarons lors de la remise des bourses aux internes qui s’engagent à aller travailler dans un coin paumé. Mais ce qui serait cool aussi, c’est qu’ils ne proposent pas que des stages chez des praticiens exclusivement citadins. Parce que déjà, rebelote, il faut se farcir les 2 heures aller, 2 heures retour dans les bouchons, ou bien risquer sa vie en moto, au choix. Et ensuite, parce que je veux bien apprendre la médecine générale en cabinet de ville, mais je doute que ça m’apporte grand-chose pour mon petit cabinet de campagne. Ce n’est pas vraiment le même boulot quand il y a un hôpital et 3 cliniques à moins d’un kilomètre du cabinet, et quand le premier centre hospitalier est à 40 bornes. Et c’est pas les mêmes patients non plus.

Juste comme ça, pour information.

Surtout qu’il y en a, des médecins gé’ de campagnes qui voudraient accueillir des internes, mais dont les pontes de la fac ne veulent pas, parce ces médecins ne sont pas assez bien à leurs yeux. Mais de temps en temps, il faudrait peut-être qu’ils revoient leurs exigences à la baisse, si on attend de nous qu’on fasse moins les fines gueules.

Enfin voilà

C’est tout

NB : Merci à toutetrien.fr pour l’extrême gentillesse qu’il a eue en m’autorisant (à posteriori) à utiliser une de ses photos. Faites un saut chez lui, y’a quelques photos qui valent le détour.

 
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La peau dure des habitudes

Avec un peu de recul, et surtout de vacances, je me rends compte du ridicule que peuvent prendre certaines habitudes sorties d’à peu près nul part, mais que tout le monde se doit de respecter, parce que tu comprends, on a toujours fait comme ça, et que c’est comme ça qu’il faut faire, et pas autrement.

Par exemple :

Saviez vous qu’il faut impérativement que ce soit un médecin qui pose la sonde urinaire à un monsieur si celui-ci n’a jamais été sondé auparavant (oui c’est comme ça qu’on dit entre nous : on pose pas une sonde urinaire à Mme Bidule, on va sonder la mamie de la 12).

Par contre, si le monsieur a déjà eu une sonde urinaire un jour dans sa vie, là, c’est une infirmière qui peut la lui poser. Personne ne sait pourquoi, et personne n’a pu me montrer le décret ou l’arrêté instituant cette foutue pratique. Mais c’est comme ça.

Moi j’ai bien ma petite idée : on doit se dire que si le petit monsieur, il a le kiki tout moisi et tout biscornu, ça risque d’être vachement trop dur pour Gisèle, l’infirmière qui a 35 ans de pratique et qui a dû sonder tous les types de kikis possibles dans sa vie. Alors du coup, il vaut mieux envoyer le médecin. Parce que le médecin, avec ses 10 ans d’études, il sait forcément faire mieux que Gisèle. Même si le seul médecin qu’on a sous le coude c’est le pauvre Foulard, interne depuis 2 mois et demi qui n’a sondé un monsieur qu’une malheureuse fois dans sa vie, et encore, c’est Gisèle qui a pris la main en cours de route parce que c’était trop galère. De temps en temps, il y a bien une infirmière à l’œil critique qui trouve ça vraiment con comme truc, et qui demande « tu le fais ou c’est moi qui m’en occupe ?». Qu’elle gère, c’est bien mieux pour tout le monde. Surtout pour le patient. Et si c’est juste une question de responsabilités, on aura qu’à dire que c’est moi qui l’ai posée.

Autre chose : la répartition des tâches. Très important !

Vous venez aux urgences avec votre petit Gaétan parce que votre médecin, il trouve que cette histoire de douleurs au ventre, ça pue vraiment l’appendicite. Vous brandissez le courrier dudit médecin, demandant au pédiatre « de bien vouloir donner son avis sur ces douleurs abdominales fébriles ». Soit. Gaétan sera donc examiné par le pédiatre, ou plus probablement par l’interne de pédiatrie (qui, comme souvent aux urgences pédiatriques, est un interne de médecine générale, donc pas la peine de vous enflammez, vous n’aurez pas un avis plus estimable que chez le médecin traitant, surtout que généralement c’est son premier semestre d’internat, à l’interne).

Maintenant, vous venez aux urgences avec Gaétan, toujours pour la même chose. Mais cette fois-ci, votre médecin traitant, qui a récemment eu des déboires avec l’interne de pédiatrie qui avait renvoyé un gamin chez lui en diagnostiquant brillement une constipation alors qu’en fait c’était une pyélonéphrite (infection des reins), votre médecin donc, se permet de préciser dans son courrier qu’il aimerait bien que vous preniez Gaétan en charge pour « suspicion d’appendicite ». Histoire de bien faire comprendre que c’est du sérieux. S’agissant d’une (éventuelle) pathologie chirurgicale, Gaétan sera donc examiné par le médecin des urgences adultes, ou plus probablement par l’interne des urgences adultes (qui est interne de médecine générale également…).

Oui c’est comme ça ici : la pédiatrie médicale est gérée par les pédiatres, et la pédiatrie chirurgicale par les médecins des urgences adultes. Mais ça peut varier d’un hôpital à l’autre. En fonction des chefs, des us et coutumes, de la logistique, des locaux ou du sens du vent.

Bon, il faut en convenir, c’est stupide. Mais à la limite, qu’il soit vu par un interne de médecine générale dans les locaux des urgences adultes ou par un interne de médecine générale dans les locaux des urgences pédiatriques, on s’en fout.

Et bien non !

Parce que l’interne qui va s’occuper de Gaétan, une fois qu’il aura fait son examen clinique, demandé une prise de sang et éventuellement un échographie ou un scanner, s’il n’a aucun argument pour dire qu’il s’agit d’une appendicite, il ne va pas analyser les résultats pour éventuellement poser un autre diagnostic. Il va s’arrêter là et vous demander de vous rendre aux urgences pédiatriques pour qu’un diagnostic médical soit posé, puisque le diagnostic chirurgical a été écarté. Si si. Et gare à l’interne s’il s’avise de dire qu’aux vues des résultats, il s’agit d’une infection urinaire, voici l’ordonnance, au revoir et bonjour chez vous.

Parce que l’infection urinaire, c’est ME-DI-CAL. Et pas CHI-RUR-GI-CAL. La pédiatrie médicale aux pédiatres, la pédiatrie chirurgicale aux urgentistes, sinon, point de salut.

Et tant pis si les compétences et les connaissances de l’interne de pédiatrie sont les mêmes que celles de l’interne des urgences adultes. Il faut qu’il y ait « SERVICE DE PEDIATRIE » d’écrit sur sa blouse. Parce que c’est comme ça qu’on a toujours fait, et que si on commence à habituer les patients à faire autrement, et bah on est foutu.

Et donc au lieu de passer 3 heures aux urgences, vous y passerez 12 heures, et bien fait pour vous, fallait mieux s’occuper de vot’ gosse, et fallait pas que votre médecin il écrive « appendicite » sur son courrier, mais « douleurs abdominales ».

Sachez le.

 
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Pâtissier magicien

Quand j’ai passé le concours de l’internat, je ne l’avais pas spécialement préparé.

Petit aparté pour les novices : le concours de l’internat (dépoussiéré et renommé ECN, Epreuves Classantes Nationales ou Examen Classant National selon l’expert qui s’exprime) est une épreuve organisée à la fin de la sixième année de médecine, et qui permet de classer tous les étudiants français. Ce classement permet ensuite de choisir une spécialité et une région où on va l’apprendre, pendant les 3 à 5 années suivantes. Grosso modo.

Entre ceux qui veulent absolument faire une spécialité hyper convoitée (ophtalmo, radiologie, biologie) et ceux qui veulent absolument aller dans une région tout autant convoitée (Marseille, Nice, Paris), ça fait une bonne ambiance de compétition pendant les deux années qui précèdent le concours.

Donc voilà pour les enjeux.

Moi, perso, j’en avais un peu rien à cirer. Je voulais faire médecine gé’ depuis le début, et c’est pas franchement la spécialité la plus demandée. Paraitrait même que certaines années, il y a des postes de médecine générale non choisis car les étudiants préféreraient retaper plutôt que de faire ça tout le restant de leur carrière…

Le concours, je l’ai préparé à ma sauce. Je me suis dit, fais comme d’habitude coco, assure le minimum et concentre toi sur l’essentiel. Tu veux être un bon médecin généraliste, va en stage, examine des patients en long en large et en travers, lis beaucoup et surtout ce qui te sera utile pour la suite, et pour le reste, ça ira bien.

J’ai même pas fait de prépa’ privée ! Pour dire comment je m’en tamponnais.

En fait non, c’est pas tout à fait ça pour les prépa’ privées.

C’est plutôt que j’ai des principes. Mais à en être stupide. Voire même très con.

Je n’avais pas fait de prépa privée en P1 (première année de médecine avec son gentil petit concours à la fin, où 100 étudiants pour 800 inscrits étaient sélectionnés pour continuer, et les 700 autres foutus à la porte, du moins à mon époque, paraît que c’est pire maintenant).

Je n’avais pas fait de prépa privée parce que je trouvais ça dégueulasse, parce que c’était une sélection par le fric, parce que c’est pas normal pour une formation publique, toussa toussa …

… et que mes parents pouvaient pas me la payer.

Donc j’avais dit, premier essai de la P1 sans prépa’ privée, et avec les pépètes gagnées à faire du rayonnage chez Auchan pendant les congés d’été, je me paie la prépa’ pour le redoublement.

Et j’ai eu ma P1 du premier coup.

Non pas que je sois une bête à concours. Loin de là, même.

Mon Bac S, je l’ai quand même eu avec 11 de moyenne, et ce n’était pas grâce aux matières scientifiques (10 en math et 8 en physique/chimie) mais plutôt grâce à la géo (18/20, vachement utile de maitriser les « villes d’Afrique » et le « Japon » pour faire médecine), à l’anglais et au français… Mais j’avais tellement rien foutu jusqu’au bac que j’avais quelques réserves. Il faut dire, jusqu’au bac, j’avais deux activités principales : nager et bouffer. En fait, c’était un cercle vicieux inflationniste. Plus je nageais et plus je bouffais, et plus je bouffais et plus je pouvais nager. S’en était même miraculeux de manger autant sans jamais prendre un gramme ! Bref, arrêter de nager et de manger m’a libéré pas mal de temps et j’ai pu me mettre  à bosser quand je suis arrivé à la fac de médecine.

Et j’ai été pris au concours du premier coup. Certes de justesse. 91ème pour 110.

Du coup pour les ECN, j’ai fait le rebelle : « Moi, non, les conférences privées, c’est dégueulasse, médecine, c’est des études publiques, y mélanger le privé, c’est caca, c’est une sélection par le fric, hors de question ». C’est tellement une sélection par le fric que tout le monde participait à une conférence privée et qu’on devait être trois pauvres andouilles à ne pas en faire.

Je participais bien aux conférences de préparation aux ECN organisées par la fac, parce que je trouvais l’initiative louable, parce que c’était organisé par les profs, pour tous les étudiants, et que je me suis dit que ce serait quand même un minimum.

Mais ça n’a pas été suffisant en fait.

On a passé le concours en mai. Après c’était les vacances, je bossais comme infirmier de nuit dans une clinique privée (baaaaahhh, le privé, c’est caca, mais je raconterai une autre fois pourquoi j’ai filé ma dém’ au bout d’un mois) et vogue la galère, les résultats, c’était pour plus d’un mois après.

Quand on a eu les résultats, c’était par un mail de la fac, 3 jours avant la date prévue. Il paraît qu’ils aiment bien faire ce coup là.

« Résultats officiels le 13 juin »

Le 10 juin, glandouillages sur internet, il est 23h, le lendemain je passe le code pour le permis moto, que j’ai envie de pisser toutes les 5 minutes tellement j’ai la trouille, et au moment d’aller se pieuter, juste avant d’éteindre l’ordinateur, j’entends le « tooooong » qui signale un nouveau mail. Ah tiens, un message de la fac :

« Résultats ECN »

Oh putain…

J’ouvres la pièce jointe, les étudiants sont classés par ordre d’arrivée au concours, je fais défiler, je cherches mon nom, je le vois pas, je fais défiler, je le vois toujours pas, je fais défiler, j’arrive quasiment à la fin, c’est pas possible j’ai dû faire défiler trop vite et j’ai pas vu mon nom dans la liste, je reviens en arrière, je fais défiler…

5040 sur 7000.

Et là le monde s’écroule.

L’année précédente, les postes de médecine générale dans ma région étaient partis bien plus tôt que ça. Il fallait que j’envisage la possibilité de ne pas avoir ce que je voulais.

Mon copain, qui venait de décrocher un CDI pour un job où les débouchés sont rares, ne pouvait même pas envisager de changer de région. Sinon c’était re-chômage. Et moi, partir loin de lui, et de ma famille, c’était une mort lente assurée.

Le choix des postes avait lieu deux mois après je crois. Deux mois pendant lesquels j’ai étudié toutes les possibilités :

-       alors je choisis la région machin pas trop loin et je reviens tous les week-ends

-       sinon je choisis la région bidule qui est loin, mais je pourrais faire des demandes de stages hors divisions pour revenir près d’ici

-       j’arrête médecine et je fais pâtissier-magicien

-       …

 

Et puis finalement, ça a été une année où les étudiants étaient particulièrement peu motivés pour faire de la médecine générale dans la région qui m’intéressait, alors qu’un an plut tôt, avec mon classement, il aurait fallu que j’aille étudier à Wallis et Futuna…

Après mûre réflexion, heureusement que j’ai redoublé ma deuxième section de maternelle.

 

 
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Et sinon, je dors quand?

Lundi je commence un nouveau remplacement.

J’ai un peu la trouille. Comme à chaque fois.

Aujourd’hui, vendredi, j’étais de repos. J’ai été récupérer les clefs du cabinet.

Le remplacé m’a montré les lieux : la salle d’examen, le bureau, la réserve, la kitchenette, les toilettes.

Ah ?! Toilettes communs médecin/patient. Ils vont bien rire dans la salle d’attente, d’où ont voit les toilettes : je bois beaucoup, à la limite de la potomanie, donc je pisse beaucoup. Genre toutes les heures. J’aurais pas pu être chirurgien. Vous m’enlevez ma bouteille d’eau et je meure sur le champ.

NB : Evitez les commentaires pour me suggérer tout un tas de maladies, mes nombreux chefs s’en sont déjà chargés : je ne suis pas diabétique, je n’ai pas de diabète insipide, je n’ai pas de section de la tige hypophysaire où je sais plus quoi. Je bois juste beaucoup. Point.

Il faudra aussi que je pense à monter le chauffage le matin et à le baisser le soir en partant, à récupérer le courrier, à ouvrir et fermer à clef le cabinet, mettre l’alarme, arroser les plantes… Le genre de détails auxquels je n’aurais pas pensés : dans tous les cabinets où j’ai remplacé jusqu’à maintenant, la secrétaire était sur place. Là c’est un télésecrétariat.

Pour les rendez-vous, je n’ai pas trop à me plaindre, on a tenu compte de mes souhaits. Ce qui n’est pas toujours le cas. Un rendez-vous toutes les 30 minutes, et un créneau pour les consultations en urgence toutes les 2 heures. Ça me changera du 4 constulations/heure que je ne peux pas tenir.

Il m’a montré rapidement le logiciel. Je ne le connais pas. Il a l’air bien compliqué, et je ne suis pas sûr d’avoir tout bien retenu. Je pense qu’il y aura quelques ratés. Comme d’habitude, je vais hésiter entre faire des observations exhaustives et aller à l’essentiel. J’aime bien faire de jolis dossiers, bien clairs et bien complets, où l’on retrouvera l’information utile du pourquoi du comment quand le patient reviendra avec ses résultats d’examen, ou parce qu’il ne va pas mieux, ou bien que le traitement n’a pas marché…. Je suis toujours exaspéré quand un patient vient me voir, parce que le médicament bleu dans la boite rose prescrit par le remplacé 7 jours plus tôt n’a pas marché, qu’il n’a pas ramené l’ordonnance (faite à la main donc pas de trace dans le dossier) et qu’il y a simplement écrit dans le dossier « IRA » (Infection Respiratoire Aiguë).

J’utiliserai le lecteur de carte vitale avec sa carte professionnelle. Ça me changera de la feuille de soins papier et ça simplifiera la vie de toute le monde.

J’ai bien noté tous les codes : ordinateur, logiciel médical, lecteur de carte vitale, alarme, accès web du télésecrétariat. Il y aura bien un code inattendu qui surgira quelque part au moment le plus inopportun. On avisera. C’est un des grands principes qu’il faut vite maîtriser en médecine. Plus tu penses que tout est sous contrôle, plus les choses avancent sans problème, et plus la probabilité qu’une merde surgisse augmente. Car il y a toujours une merde quelque part. C’est statistique. Donc il faut savoir maîtriser quand la merde surgit.

Je me demande à quoi sont habitués les patients que je vais voir. Est-ce qu’ils ont l’habitude qu’on leur cède tout ? Est-ce qu’ils vont arriver à 4 pour un seul rendez-vous ? Est-ce qu’ils ont l’habitude qu’on les examine en long, en large et en travers, qu’on leur demande d’enlever le t-shirt pour l’auscultation pulmonaire, qu’on les examine pour un certifalacon où c’est toujours l’occasion de chercher ce putain de souffle au cœur chez le gars de 28 ans a qui ont donne l’autorisation de faire du basket en compétition depuis 15 ans sans jamais avoir rien entendu ?

Je sais bien qu’on va me regarder de travers. Moi le remplaçant du remplacé par lequel on ne jure qu’uniquement. Je m’attends à mon lot de réflexions sur mon âge, d’autant que je suis actuellement en mode absence de pilosité faciale, jean, T shirt et grosses godasses défoncées (oui, les mocassins, ça ne va pas avec le Levi’s, et j’ai pas d’autre pantalon, ni d’autres chaussures. Et allez savoir pourquoi, mais j’ai bien une paire de mocassins…). Pour peu que mes pratiques diffèrent un minimum de celle du remplacé…

La semaine risque d’être un peu longue en plus. A côté de ce remplacement, il faut bien que j’aille en stage à l’hôpital, parce que bon, je suis quand même interne à la base. Donc en 7 jours, ça va me faire 3 gardes de 24 heures aux urgences, là où je suis interne, et 2 jours et demi au cabinet comme remplaçant.

Les remplacements, j’en faits parce que c’est que du bonheur. J’en ai tellement ma dose de l’hôpital. Au moins, là, j’ai l’impression d’être à ma place. Mais ça va faire beaucoup ce coup-ci. D’habitude, ça reste gérable. D’ailleurs, j’aurais bien voulu alléger la semaine, mais quand mon tuteur à la fac m’a dit qu’il avait besoin de quelqu’un pendant ses congés, et qu’il avait pensé à moi, j’ai bien senti que c’était plus qu’une simple proposition. Je lui ai rappelé que j’avais mes gardes, mais il m’a répondu que les lendemains de garde, je pourrais très bien ne commencer qu’à 14 heures…. Trop sympa de me laisser repasser par chez moi pour prendre une douche, histoire d’avoir l’air présentable. Et vu que c’est lui qui valide tous mes travaux facultaires, je me voyais difficilement refuser. J’ai même pas pensé à lui demander combien j’allais toucher sur les honoraires. En même temps, si j’y avais pensé, je ne suis pas sûr que j’aurais osé.

 
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Best-of des requêtes Google

Après deux mois de vie de mon blog, je suis très touché de voir l’intérêt que certains y portent. Apparemment, certains se posent des questions très pertinentes. Je doute par contre qu’ils aient toujours trouvé une réponse.

 

Certains s’interrogent sur le fonctionnement des urgences :

Comment passer devant tout le monde aux urgences

les medecins voit quand on fait semblant ? —> Remarquez l’effort de ponctuation ! Par contre, il reste du travail pour la grammaire.

prise de sang a l’hopital pour hospitalisation regarde t-il pour le SIDA 

Alors un peu de sérieux là-dessus : c’est juste qu’on a pas le droit sans votre accord. Enfin jusqu’à très récemment. Maintenant, sous certaines conditions, on peut faire une sérologie HIV sans l’accord du patient : si un soignant est victime d’un accident d’exposition au sang et que le patient refuse le prélèvement pour connaître son statut sérologique. Ce qui veut dire qu’on fait la prise de sang contre sa volonté, afin de savoir si le patient est infecté et si le soignant risque d’être contaminé par le VIH.

 

Quelques uns viennent y chercher des renseignements pour leurs petits problèmes de bourses (ça m’apprendra à parler de ça sur mon blog) :

testicule gauche qui fait un demi tour (J’essaye de visualiser, mais c’est trop louche en fait)

Dou vient et pourquoi une douleurs au testicule gauche

Douleurs au testicule gauche conseils

Pour le testicule droit, les gens ont moins d’interrogations visiblement.

Burnalgie nocturne

J’ai mal au testicule j’arrête pas d’aller aux toilettes mal testicul mal a la tete et pied gauche un peu endormi (Je pense que ça fait beaucoup et je ne suis pas sûr que ce soit en rapport, mais dans le doute, ça paraît un bon plan de voir un médecin…)

J’ai attrapé la chaude pisse

un interne en médecine a-t-il droit aux bourses - Ecoutez, j’ai droit aux miennes, c’est déjà pas mal, soyons raisonnables.

 

Il y en a qui visiblement se demandent ce que l’on fait aux urgences :

Trouvé dans le cul des gens aux urgences - C’est une de nos activités préférées effectivement : la chasse au trésor dans le rectum des gens.

vidéo de médecin qui palpe testicules - Oui, donc on fait des trucs avec les bourses des gens et on tourne des vidéos qu’on met sur You Tube.

dormir en garde internes —> Mauvaise idée, faut pas partir de ce principe, c’est plutôt rare.

 

Quelques questions diverses :

Est ce ke c’est bien de faire de la musculation plus bcp manger pour prendre de la masse

quesqu’on peut faire quand on n’aime pas l’école est on n’a 15 ans - Si l’idée c’était de savoir si médecine est une alternative pour les grosses feignasses, ça paraît moyennement indiqué

Doliprane pour guérir poisson aquarium —> Uniquement en suppositoire.

 

 

Des gens qui viennent partager une expérience douloureuse ou pénible :

J’ai vue ma femme se fait sauter par notre jardinier

les médecins sont incompétents

je pense que ta mère été mieux a la maison de retraire que chez ta sœur

je lui fais croire que j’ai 16 ans alors que j’en ai 26

pisser dans un bac à fleurs

Ecouter moi je m’en fous j’ai trois poils au cul

mamie aim ntir ma que dans son cul

yippee ky-yai

 

Voilà voilà.

Vous êtes toujours les bienvenus.

 
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Sita

Elle avait 16 ans quand elle a fui son pays. Ou plutôt quand son père l’a collée dans l’avion avec sa petite sœur, leur passeport en poche, et un peu d’argent pour leur voyage et leur arrivée en France.

Un voyage sans retour.

D’où elle vient, c’était la guerre. Son frère avait été tué et sa mère violée avant d’être elle aussi assassinée. Son père avait organisé leur fuite. De la famille devait les accueillir en France. De lointains cousins.

Mais ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu.

A leur arrivée, le couple qui les a accueillies, les « cousins », les a séparées.

Ils lui ont pris son passeport, son argent, et l’ont enfermée dans un appartement en la prévenant qu’en France on n’aime pas les enfants noirs et que si elle sortait, elle serait jetée en prison avant d’être renvoyée au pays.

Alors elle s’est tenue sage. Elle n’a pas dit un mot, n’a pas fait un bruit.

Même quand les douleurs ont commencé à la faire souffrir elle n’a rien dit. Ils ont bien vu qu’elle n’allait pas très bien. Ils lui ont quand même donné quelques antidouleurs, mais ça n’a pas été suffisant.

Quand les douleurs sont devenues trop fortes, et qu’elle n’a plus réussi à serrer les dents sans rien dire, quand ils ont vu qu’ils risquaient de se retrouver avec un cadavre sur les bras, ils l’ont mise dans la voiture et l’ont déposée à 500 mètres de l’entrée des urgences.

Ce jour là, comme souvent, c’était le bazar aux urgences. Elle avait été installée dans un box en attendant d’être vue par un médecin, mais il y avait toujours un truc plus important ou moins pénible à faire.

« Douleurs abdo, ne parle pas français »

C’est ce qui était noté sur sa fiche épinglée dans le poste central.

Au bout d’un moment, l’infirmière qui l’a prise en charge m’a demandé de m’en occuper rapidement car elle semblait souffrir atrocement.

Quand je l’ai vue dans le box, je me suis dit que si la douleur devait avoir une incarnation, se serait celle-ci. Son visage était crispé, sa mâchoire serrée, et son corps semblait cloué au brancard. Tout en elle exprimait la douleur.

Elle ne répondait à aucune question, elle semblait ne rien comprendre. Je commençais franchement à avoir la trouille. Elle avait quelque chose, mais quoi ?

Pendant que j’essayais de l’examiner, j’étais tellement paniqué, que pour me donner une contenance, j’ai commencé à lui parler. Je lui racontais n’importe quoi, ce qui me passait par la tête.

Je lui ai dit qu’on allait s’occuper d’elle, qu’on n’allait pas la laisser comme ça.

Elle m’a attrapé la main et m’a demandé de l’aider.

En fait, elle parlait français. Elle était juste paralysée par la douleur et la terreur.

Quand j’ai voulu sortir du box pour aller chercher l’infirmière, qu’elle lui pose une perf’, lui passe des antalgiques et fasse un bilan bio, elle m’a retenu par le bras. Elle ne voulait pas que je la laisse. Du coup c’est moi qui me suis occupé d’elle. Ça fait un peu le gars qui se la raconte comme ça, mais sur le coup, je me suis dit que si ça pouvait lui apporter du réconfort, je pouvais bien faire ça. Et puis de toutes manières, dans ce service, c’était toujours le bordel et ça m’arrivait régulièrement de « techniquer » les patients pour gagner du temps.

Ensuite, on a fait ce qu’on a pu, comme on a pu avec les moyens du bord. Ça l’a soulagée un peu mais il fallait qu’elle soit prise en charge plus spécifiquement. On a convenu que ça relevait plus de la gynéco. J’ai préparé son transfert, et je lui ai expliqué. Elle voulait que je vienne avec elle. J’aurais bien voulu. Mais j’avais cette saleté de garde à finir. Alors je lui ai promis de venir la voir plus tard.

Le lendemain, en sortant de garde, je suis passé la voir. Elle était sous antidouleurs et sous antibiotiques. Elle avait fait une hémorragie de kyste ovarien je crois. Elle allait mieux. Elle n’aurait pas besoin d’être opérée.

Personne n’avait pris le temps de lui dire ce qui lui arrivait et ce qui se passerait dans les jours à venir. Alors je me suis assis et je lui ai expliqué.

Ensuite je lui ai demandé d’où elle venait. C’est là qu’elle m’a raconté cette histoire horrible, son histoire.

Quand on est juste interne, qu’on a 25 ans, qu’on a jamais connu ce genre de misère, qu’est-ce qu’on peut dire ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour soulager un peu toute cette peine ?

Alors je suis revenu la voir les jours suivants. C’était bien le minimum que je puisse faire.

Je n’avais pas grand chose à lui raconter de mon côté. Ça aurait été tellement déplacé.

Je lui posais des questions sur son pays, sur son passé. Je ne sais pas si c’était très malin de ma part. Mais elle en parlait. Ça avait l’air de lui faire du bien. Malgré tout, elle s’inquiétait pour sa petite sœur. Est-ce qu’elle vivait enfermée comme elle-même l’avait été ? Je n’avais rien à lui répondre.

Comme je venais le soir en sortant des urgences, généralement, les repas avaient été servis. Elle n’y touchait pratiquement pas. Du coup, j’amenais une plaquette de chocolat qu’on se partageait, des fois en silence, d’autres fois pendant qu’elle me parlait de son autre vie. Je lui avais aussi amené des vieux Géo et National Geographic que j’avais gardés du temps où j’y étais abonné. Je me disais que ça l’occuperait en journée. Et à part ça, je ne voyais pas quoi lui amener. Mes numéros du Diplo où l’on parle des conflits en Afrique ? Le dernier numéro de Elle en vente à la cafet’ de l’hôpital ?

Je me souviens aussi qu’on avait été voir la neige. C’était en décembre. Il neigeait depuis plusieurs jours et ça l’étonnait. Je lui avais expliqué que ce n’était pas non plus tous les hivers comme ça. Un soir, en regardant depuis son lit les flocons tomber, elle me demanda comment c’était la neige. Je lui ai dit que si elle allait mieux, on sortirait sur le parvis.

Quelques jours plus tard, on a pu descendre voir la neige.

Et puis sa sortie a été organisée. Une place en foyer lui a été trouvée, elle m’a dit qu’elle aimerait bien que je vienne la voir quand elle serait là-bas.

Je lui ai dit que je viendrais.

Et je n’y suis jamais allé.

Je me suis dit que ça n’était pas normal qu’un soignant s’attache comme ça à un patient. Que c’était malsain.

Ou alors je me suis dit ça parce que cette histoire, c’était vraiment trop dur pour moi et que je n’avais pas le courage de l’aider à porter ça. Un peu comme on détournerait les yeux quand on voit un SDF sur le bord du trottoir parce qu’on sait bien qu’on pourrait l’aider, mais qu’on a quand même autre chose à faire.

Aujourd’hui encore je me demande si j’ai bien fait.

Je m’étais attaché. Mais ça, c’est moi que ça regarde.

Par contre je lui ai fait miroité un truc que je lui ai repris ensuite. Comme si elle n’en avait pas suffisamment bavé comme ça. Est-ce qu’il n’aurait pas été moins dur de mettre des distances dès le début ?

Si c’était à rejouer une nouvelle fois, je ne sais pas ce que je ferais.

 
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Faites demi-tour dès que possible

J’aime pas les visites à domicile.

C’est pas trop les visites en soit. Ça a même un côté sympa et c’est toujours plein de surprises.

Une de mes premières visites à domicile, quand je suis arrivé, la dame m’avait sorti un savon flambant neuf et une serviette toute propre bien pliée qui sentait bon la lessive, que même chez moi le linge de toilette il est pas si blanc et le savon y sent pas aussi bon la lavande. Moi qui était déjà gêné à mort de rentrer avec mes grosses pompes dégueu (limite si j’avais pu me déchausser je l’aurais fait), je ne savais plus où me mettre.

Il y avait aussi deux petites mamies qui adoraient les chats. Avec l’une d’elle la visite commençait toujours par les présentations. «Alors ça c’est Lulu, ça c’est Pupuce, ça c’est Mimine, Mimine c’est la fille de Moumoune qui est là, Moumoune quand on l’a recueilli…». Et à chaque visite, elle recommençait. L’autre mamie, elle, avait tellement de chats, que toujours avec mes grosses chaussures, j’avais peur d’écraser un chaton à chaque fois que je posais un pied.

Je me souviens également d’un monsieur d’un certain âge, qui s’occupait de sa femme complétement démente, tout aussi du même âge, et dont le dernier chat venait de passer de vie à trépas. Pour changer, il avait pris un chien. On lui avait dit que ça l’obligerait à sortir. La fois suivante, je lui demandai comment se passait l’adaptation à son nouveau compagnon. Il l’avait alors regarder avec un air de profonde commisération, avant de lâcher « qu’est ce que c’est con comme bestiau ». C’est vrai que le chien en question, une espèce de roquet braillard, avait l’air particulièrement stupide. Du coup il avait repris un chat, qu’il appelait Monsieur Alfred, et qui prenait un malin plaisir à emmerder le chien.

Non, le problème avec les visites à domicile, c’est juste que, remplaçant, c’est pas possible.

Ce qui est insupportable, c’est que l’organisation est imposée. Et moi je ne dois pas travailler comme les autres, je pense. D’abord, les visites, on me les colle le midi. A croire que je dois être le seul à faire 3 repas par jour. Et puis, la visite en maison de retraite le midi, je sais pas comment les collègues font, mais moi, j’ai pas trouvé le mode d’emploi. A midi, les pensionnaires, ils sont tous à table. Déjà, il faut trouver le bon papi. Dans certains établissements, même le personnel ne sait pas dans quelle salle à manger le trouver. Ensuite, il faut le tirer de son repas pour l’emmener dans sa chambre, ce qui est moyennement sympa. Pour peu qu’il soit parkinsonien, il faut déjà 10 à 15 minutes. Si en plus il est Alzheimer, il fait une pause tous les 5 mètres en oubliant ce qu’il était en train de faire 3 pas plus tôt. Quant à trouver ladite chambre, si le médecin ne connaît pas les lieux, et que le patient ne s’en souvient plus, ça devient compliqué. Alors, à moins d’aller à table serrer la pince du pensionnaire (et encore), signer l’ordonnance pré-imprimée au cabinet, faire la feuille de soins et se tirer, c’est pas possible en 30 minutes.

L’autre problème, mais qui ne relevait que de moi, c’est qu’au début, je n’avais pas encore la voiture. C’est à dire que j’avais plutôt la moto. Bon, médecin en moto, le blouson en cuir, tout ça, ça claque. Mais en visite, généralement, c’est pas le premier truc demandé. J’avais mon sac à dos Eastpak informe, dans lequel j’avais fourré mon sthéto, un tensiomètre, mon otoscope, une pochette avec l’ordonnancier, les feuilles de soins, et tout la paperasse qui va bien avec. Les papiers finissaient immanquablement froissés, gondolés, cornés, délavés, car une fois sur deux il se mettait à pleuvoir des cordes juste au moment de partir en visite. Un peu plus tard, j’y avais également ajouté une paire de gants en latex. Les petits jeunes qui lisent ça, pensez à la paire de gants. Le jour où vous aurez un toucher rectal à faire en visite, vous remercierez Foulard pour ses conseils de bon aloi. Et pour ceux qui veulent une liste des solutions alternatives pour les jours de pénurie de gants en latex, faites une demande par mail, j’ai étudié toutes les possibilités.

Bref, avant de partir, j’apprenais l’itinéraire par coeur. Et il y avait toujours un moment où au lieu de tourner à gauche je tournais à droite (oui, parce qu’en plus je confonds la droite et la gauche). Ce qui fait que la plupart du temps, je me retrouvais à l’extrême opposé de la destination souhaitée.

Après j’ai eu la voiture. Même que j’avais le GPS !

Force est de constater que le GPS ne résout pas tous les problèmes. Notamment celui du retard de plus d’une heure pour partir faire les visites. Je demandais pourtant aux secrétaires qu’elles me prévoient un peu plus que 15 minutes par patient pour les consult’ au cabinet. Mais non. Alors forcément, je commençais mes visites à 13 heures au lieu de 11h30 et je devais reprendre à 14h…

Trop facile, j’avais un GPS.

Mais même avec un GPS, j’arrivais à me perdre.

Bâtiment 407. « Vous êtes arrivé ». Okay, bâtiment 405, 406, 408, 409.  Bon pas de bâtiment 407. Comme dans Harry Potter, quai 9 ¾… Evidemment, au téléphone, personne ne répondait. Après 20 minutes à sillonner les allées, retour au cabinet. 15h, déjà une heure de retard pour une visite même pas faite. A coup sûr, le remplacé qui devrait faire la visite le lendemain ne manquerait pas de m’en faire la réflexion. Et pour en rajouter une couche, un mot de la secrétaire «  Mme Batiment407MonCul n’est pas contente, vous n’êtes pas passé ce midi comme prévu, elle voudrait savoir quand vous viendrez »…

 
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N’habite plus à l’adresse indiquée

M Krier avait échoué aux urgences un jour d’apocalypse. Du coup, les circonstances de son débarquement ne me reviennent plus. Ce qui est sûr, c’est qu’on s’est ensuite côtoyé pendant plus de 3 mois. Forcément, ça crée des liens.

Son cerveau avait été ravagé par l’alcool. Il souffrait du syndrome de Korsakoff : un grand classique des livres de médecine, mais plus si fréquent que ça de nos jours. Un bien joli nom pour dire qu’il ne pouvait plus mémoriser quoi que ce soit, ce qui est généralement compensé par des fabulations et de fausses reconnaissances. Histoire de donner le change, en quelques sortes.

En gros, vous discutiez avec lui, vous reveniez le voir 3 heures plus tard, il ne se souvenait plus de vous, mais comme il voyait bien qu’il aurait dû, il vous sortait un truc du genre «bien sûr, je me rappelle maintenant, je vous a vu il y a une semaine chez Tata Suzanne»

Comme il était totalement inapte à toute forme de vie autonome en société, on a dû l’hospitaliser en attendant de lui trouver une solution durable.

Quand je dis « hospitaliser », je veux dire le garder aux lits portes, une sorte de no man’s land entre les urgences et le reste de l’hôpital, une zone de transit en attendant qu’un lit se libère quelque part. Accessoirement, ça sert de service d’hospitalisation courte, pour les patients qu’on souhaite garder en observation pour la journée, ou pour ceux qui nécessitent des examens un peu plus poussés. Ça leur évite d’attendre sur un brancard dans un couloir des urgences.

Mais avec la pénurie de places disponibles dans les services, les lits portes se transforment généralement en service d’hospitalisation à part entière, sans les soignants qui vont avec pour gérer ça correctement. Alors un ou plusieurs médecins des urgences, détachés spécialement, passent leur temps à batailler pour trouver une place aux patients, à essayer de les « vendre » aux copains des services de l’hôpital.

Pour un patient, venir des urgences, c’est pas vendeur. C’est partir avec un handicap. Potentiellement, c’est quelqu’un qui vit dans des conditions précaires et dont le retour à domicile sera difficile. Qui dit retour à domicile difficile, dit patient gardé dans un lit sans raison, ce qui fait perdre du fric au service. Des fois, c’est juste un problème de lit disponible. Et puis honnêtement, aux urgences, c’est bien connu, on fait de la merde. Un patient des urgences, c’est une bombe à retardement. Les spécialistes se renvoient la balle mutuellement. « c’est de la cardio! Non c’est de la pneumo ! Non, il est trop vieux c’est de la géronto ! »* Alors on transfert souvent dans les cliniques. Ou on garde « aux portes » le pauvre patient qui n’a ni mutuel, ni famille pour aller dans le privé.

C’est pour vous dire si M Krier, personne n’en voulait. Il avait tous les défauts : patient des urgences, sans ressource, sans solution de retour à domicile immédiate, complétement ingérable. Le genre de patient qui vous fout le bordel dans un service, vous plombe une réputation, et que vous n’arrivez pas à dégager.

Notre assistante sociale avait écumé toutes les maisons de retraites de la région pour le placer. Mais à 50 ans, aucune ne voulait de lui.

On a commencé à envoyer des demandes à des centres spécialisés. Mais les demandes, il faut les étudier, les passer en commission. Et les commissions, y’en n’a pas tous les jours.

Donc, en attendant, on s’est gardé le brave homme avec nous.

Au début c’était un peu déstabilisant, surtout que vu de l’extérieur, il donnait le change.

Le matin, j’aimais bien arriver de bonne heure aux portes pour éplucher les dossiers des patients, pour pouvoir les caser plus facilement et rapidement au moment où les services commenceraient à se réveiller, avant que ça ne soit la guerre. Etre le premier avec un joli dossier maitrisé sur le bout des doigts, ça aide à obtenir un lit. Et puis, honnêtement, je me barrais plus tôt sans état d’âme, la satisfaction du travail accompli, et correctement en plus. C’est à dire que j’arrivais vers 6h30 − 7h.

Il faut imaginer un service le matin : pas une lumière dans les couloirs, pas un bruit, les patients endormis, les équipes de nuit qui passent le relais aux équipes de jour, pas d’infirmière ni de famille sur le dos. Le moment idéal pour bosser tranquille avec un bon café. Le moment aussi que choisissais M Krier pour arriver derrière mon dos sans faire un bruit. Il se baladait toujours en chaussettes, les grosses en laine grise à maille épaisse, avec le morceau de fil qui dépasse au bout du gros orteil. Il me tapotait sur l’épaule à m’en faire crever de peur, et m’annonçait alors qu’il n’avait plus de frein… Si si, plus de frein. Ou alors qu’on lui avait volé les meubles qu’ils avaient laissés là hier, juste ici, en plein milieu de couloir. Des beaux meubles, hein, en bois !

On lui avait peut-être volé ses meubles, mais dans sa chambre, c’était la caverne d’Ali Baba. Au début on ne s’était rendu compte de rien. Y’avait bien une mamie ou deux qui nous avait signalé l’étrange disparition de leur sonotone ou de leurs culottes, mais on avait mis ça sur le compte d’un Alzheimer un peu bousculé par le changement d’environnement. Puis rapidement, les disparitions se sont multipliées. Et un jour, une aide soignante, en voulant ranger les chaussettes de M Krier, est tombée sur son magot: trois chargeurs de téléphone portable, une bible, deux dentiers, un sonotone, un iPod, une boite de laxatif, un stéthoscope, huit pots à urines…

On pouvait difficilement tout garder sous clef, alors on le surveillait et les infirmières planquaient leurs charrettes.

Il avait aussi décrété qu’il devait payer ses impôts. Quitte à souffrir d’amnésie, il aurait pu oublier ça. Mais non, tous les jours, 15 fois par jour, il voulait descendre au rez-de-chaussée de l’hôpital, cul nul sous sa chemise de nuit bleue à moitié boutonnée dans le dos, les chaussettes remontées jusqu’au genou, pour voir le mec à l’accueil, et régler ses dettes. Une fois sur deux il se perdait en route et finissait à la rue, la raie des fesses à l’air. Tant et si bien qu’on avait décidé de l’interdire de sortie. Peine perdue, dans un service avec un tel va et vient. Alors on lui avait collé un immense Elastoplast dans le dos

« M KRIER, A RAMENER AUX URGENCES SVP »

Entre autre chose qu’il ne pouvait plus mémoriser : la localisation des toilettes. N’importe quel coin de bureau, n’importe quelle porte se transformaient à ses yeux en pissotière. On le recadrait souvent. Mais au bout d’un moment on en a eu marre, et comme le chef de service ne voulait pas mettre un coup de pression aux collègues pour qu’ils nous le prennent un peu, on le laissait pisser devant la porte du patron. Ça a fait son effet et chef chef nous a dégoté une place dans une structure quelconque.

Le séjour a été bref.

3 jours plus tard, M Krier revenait aux urgences. Ils l’avaient renvoyé pour « non respect du règlement ». Sans blague.

On a donc pris notre mal en patience, on lui a ressorti sa chemise de nuit avec son nom et son adresse, au cas où, et on a organisé un retour à domicile avec aide soignante H 24.

Quelques temps plus tard, j’ai eu des nouvelles par la nana qui gérait les aides à domicile. Il était heureux comme un pape. L’aide soignante était son meilleur pote, même si s’en était une différente chaque jour.

 

* J’exagère. Souvent ça se passe bien. Mais c’est vrai que les petits vieux qui vivent seuls à domicile, ceux qui ont plusieurs maladies compliquées (polypathologiques on dit), ceux qui risquent de foutre le bazar, ceux là, généralement, on a du mal à leur trouver un lit.

 
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Les bons conseils du Dr Foulard

Mettons deux ou trois choses au clair.

Les urgences, c’est le plus mauvais endroit de la terre pour vous faire soigner. Je veux dire, d’une façon générale. C’est bien pour une urgence. Point.

Dans votre intérêt, il est préférable que vous ayez un médecin traitant. Mais genre un vrai, pas juste un nom que vous avez choisi au hasard dans les pages jaunes, ou parce que son prénom est le même que celui de votre arrière grand oncle. Pas un à qui vous avez fait signer la déclaration de choix de médecin traitant via la secrétaire en rentrant de carrouf, sans jamais l’avoir vu, parce que « moi le médecin j’le vois pas je suis jamais malade, mais la sécu elle veut que j’en choisisse un ». Choisissez en un qui vous convienne, qui puisse vous recevoir le jour de votre congé. Pour commencer ça sera bien.

Ensuite, ce qui peut être pas mal, c’est que vous alliez le voir lui, quand vous avez besoin de voir un médecin. Ça peut paraître évident. Mais ça ne l’est pas pour tout le monde. Bon, évidemment, pour le truc super urgent, s’il ne peut pas vous recevoir avant 2 jours, c’est peut-être mieux de trouver quelqu’un d’autre. Les urgences, au hasard.

Un exemple (expérience personnelle, niveau de preuve : moi même) : le gars qui a mal au crâne depuis un mois, il en peut plus, il vient aux urgences.

Déjà, ça fait un mois. Degré d’urgence = bof bof.

Interrogatoire, examen clinique, okay c’est bon y’a rien d’urgentissime. Doliprane ça marche pas? Prenez de la codéine avec, et voyez votre médecin traitant pour la suite.

Vous en conviendrez, c’est pas terrible comme prise en charge, on n’a pas résolu son problème. Mais bon, il a mal, on le soulage, c’est notre boulot.

Mais c’est pas suffisant. Il y a encore plein d’autres trucs à faire après. Qu’on ne fait pas quand on n’est pas le médecin traitant dudit patient : le revoir si nécessaire, proposer des examens complémentaires, si besoin proposer un traitement spécifique, etc etc etc…

Autre chose qui peut-être utile à comprendre : les urgences pour votre suivi, c’est vraiment pas le top. On n’est pas bon. On sait pas faire. Et en plus, c’est jamais le même médecin. En gros, c’est comme du nomadisme médical.

Prenons le même patient, toujours expérience personnelle : le gars, il rentre chez lui avec son paracétamol et sa codéine. Ça marche moyennement, ça le shoote un peu, ça le constipe beaucoup, mais il les prend. Il finit la boite, et il a toujours mal au crâne. Il revient aux urgences. Alors le médecin du jour (différent de la fois précédente), pour lui rendre service, ou pour s’en débarrasser, ou pour se donner bonne conscience, il lui redonne les mêmes cachous, ou d’autres, et, pour avancer les choses, vu que le patient est pas très proactif, il lui donne une ordonnance pour faire un scanner.

15 jours pour avoir un rendez-vous, mais il le fait, le scanner.

Et le jour où moi je suis de garde (troisième médecin donc), le bonhomme, avec son histoire longue de 3 mois, 15 boites de doliprane, 6 de dafalgan codéine, une de laxatif, 2 arrêts de travail, il revient aux urgences pour montrer le résultat du scanner. Et puis aussi pour son renouvellement de codéine que ça le soulage pas et que ça lui bouche le trou de balle. En l’occurrence scanner normal.

Et qu’est-ce que je fais moi maintenant ?

Et bah je lui renouvelle sa codéine, son laxatif et je lui dis de se trouver un médecin traitant.

Bien. Donc déclarer le Dr Foulard des urgences de l’hôpital de Troui sur Purin comme médecin traitant, c’est flatteur, mais c’est pas recommandé et dame sécu ne serait pas d’accord.

Ça, c’est pour votre prise en charge. Pour l’optimiser en quelque sorte.

Voyons un autre aspect des choses. Les hommes visualiseront mieux je pense.

Vous avez mal au testicule gauche. C’est valable aussi si c’est le droit. Ou même les deux. Donc il est 5 heures du matin, vous vous dites « diantre, mon testicule gauche (ou le droit, ou les deux) me fait bigrement souffrir. Allons aux urgences ».

Vous appelez les pompiers. (Je dis ça sans aucune arrière-pensée, hein, mais le gars il est arrivé avec les pompiers. Je constate, c’est tout.)

Vous arrivez donc aux urgences avec les pompiers, sur un brancard, fiche d’intervention « un homme est pris de douleurs au testicule gauche », toussa toussa.

L’interne est parti se coucher depuis une demie heure. Il s’est endormi. L’infirmière, sympa avec l’interne, fait poireauter le patient pendant un petit quart d’heure, puis elle l’installe, lui prend la température, la tension, recueille les antécédents, fait traîner les choses, tout ça pour permettre à l’interne de dormir quelques minutes de plus. Puis elle décroche le téléphone, compose le numéro de la chambre de garde de l’interne, prend une voix douce et suave, et lui annonce qu’il y a une douleur testiculaire à voir box 3.

Dans la tête de l’interne il se passe plusieurs choses à ce moment là :

-       Putain je suis où ?

-       Putain il est quelle heure ?

-       Putain elle a vraiment une voix horrible!

-       Putain une burnalgie à ct’heure là !

L’interne se lève péniblement, essuie le filet de bave qu’il a au coin de la bouche, essaie d’aplatir cet épi sur sa tête et se rend box 3. Là, un peu endormi, les choses se mélangent dans sa tête, il ne sait plus trop s’il doit d’abord interrogé le patient, l’examiner, prescrire une radio (des testicules, la radio, irradiation des petits spermatozoïdes, comme ça, point de descendance, la lignée de burnalgies nocturnes s’arrêtera là).

Par chance, il commence par examiner le patient. Ce dernier lui avoue qu’il a un peu peur que ça soit un cancer des testicules puisque son père et sa mère ont eu la même chose. Entendant cela, l’interne se demande si la castration ne serait pas plus efficace que l’irradiation pour être sûr que cette andouille ne se reproduise pas.

Donc l’interne, l’œil hagard, la paupière lourde, prie le patient de se lever et de baisser son pantalon, se met à genou et commence à lui palper les bourses. Fatigué, il s’endort un peu, essaie de réfléchir à que faire de ce patient dont les bourses ne semblent pas plus inquiétantes que cela, prend conscience qu’il malaxe toujours les précieuses du patient, se ressaisit et pose quelques questions tout en continuant son examen.

J’en viens au fait, et au conseil que je voulais donner à ces messieurs.

Prenez conscience qu’à ce moment là, l’interne à vos couilles entre les mains, et évitez de choisir cet instant pour lui révéler qu’en fait, ça fait 10 jours que vous avez mal.

 
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Cent balles et un Mars

La première fois que j’ai vu M Diouf, j’avais été prévenu par les secrétaires. Il avait rendez-vous en fin d’après-midi, et exceptionnellement, j’avais 2 minutes et demie d’avance, chose rare car dans ce cabinet : malgré mes supplications sans cesse renouvelées, les rendez-vous étaient désespérément pris tous les quarts d’heure. Ce qui est largement insuffisant. Pour moi du moins. Genre 20 minutes pour la consultation en elle même, 2 minutes pour la feuille de soins papiers, 2 minutes pour la deuxième feuille de soins papier parce que je me suis trompé dans la date sur la première feuille de soins papier, 3 minutes pour la troisième feuille de soins papiers parce que le patient a la CMU ou l’AME et qu’il me le dit seulement au moment de lui donner la deuxième feuille de soins papier (oui, 3 minutes parce qu’il y a le numéro de sécu à 92 chiffres à recopier, que j’ai toujours peur d’oublier un zéro entre le troisième zéro et le quatrième zéro), etc etc etc. Bref, au bas mot comptez 27 minutes si je suis en forme.

La secrétaire m’avait fait passer un petit mot

« ton rendez-vous est arrivé, il a dit que tu avais intérêt à le prendre à l’heure »…

Pendant une seconde, l’idée de le prendre avec 5 minutes de retard m’a paru jouissive. Juste pour voir ce que ça déclencherait.

Et puis je me suis dit que non, pas bonne idée. On sait jamais les réactions des gens, c’est vrai ! Je l’ai pas non plus pris en avance. Faut pas déconner. Les yeux rivés sur ma montre, j’ai attendu 18h45 pile. Oui, parce que ma montre fait référence.

Donc 18h45, hop, hop, salle d’attente, M Diouf, c’est à vous.

Et là, un black monstrueux, en costume de vigile dont les coutures étaient mises à mal par une masse musculaire travaillée par des kilos de fonte, se lève en secouant lentement la tête de droite à gauche.

« Tsss tsss tsss »

Silence…

« Je suis trrrrès mécontent docteur »

Et bah voilà mon pauvre garçon, ta montre est foutue, t’es à la bourre en fait.

Et puis je me suis dit, ta montre, on s’en fout, de toute façon, t’es mort.

Pendant une seconde, j’ai envisagé l’idée de me faire passer pour le brancardier, ou l’étudiant infirmier, mais en cabinet, ça manquait de crédibilité. Et puis de toute manière, il était déjà planté devant moi à attendre qu’on y aille.

Je lui ai servi mon plus grand sourire, surtout pour me donner une contenance, et lui ai montré le chemin.

En fait, j’étais à l’heure. Son problème résidait plus dans l’insatisfaction qu’il avait de sa prise en charge médicale. Pour faire court, et puis honnêtement, je n’en garde qu’un souvenir lointain, il n’avait pas franchement compris toutes les subtilités de la rhinite allergique (rhume des foins pour les novices), sa récurrence, et l’autogestion de son traitement. Ou alors on lui avait pas expliqué, ce qui est possible aussi.

En gros, ça donnait un truc du genre « les médecins sont des charlatans, des escrocs, ile me donnent des pilules, mais dès que j’arrête les pilules, ça recommence ». Bah oui coco, c’est le principe. Assieds toi là, look at me, je vais t’expliquer.

La secrétaire m’avait aussi prévenu

« le patient se débrouille toujours pour ne pas payer, d’ailleurs, le Dr Bidule (la remplacée) voudrais que tu vois ce que tu peux faire ».

Voui voui voui. Alors déjà je vais m’occuper des mes émoluments, après je verrais.

Effectivement, ça a été épique. Je dis pas que je cours derrière l’argent, mais si on me prend pour un con, j’apprécie moyen. En l’occurrence, il a tenté le coup du « j’ai que la carte bleue ». Manque de bol, le Dr Bidule l’accepte. Alors il m’a fait un joli petit manège, à base de : je sors ma CB ; je la range sans te l’avoir donner ; je la ressors, je la rerange, ah merde tu veux pas me donner mon ordonnance, alors je la sors encore, je te la tends, et puis non ». Au final, il me l’a donné, à contrecœur.

Il a mis 3 plombes à composer son code.

Et quand le ticket est sorti et que je lui ai donné son ordonnance, il m’a craché un éloquent

« Ah ! Vous êtes content hein, vous l’avez eu vot’ fric ! ».

 
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