Privés de déserts

On ne peut pas vraiment dire que j’ai grandi à la campagne. On ne peut pas vraiment dire non plus que c’était la ville.

Une école primaire avec 3 ou 4 classes, selon les années, souvent des doubles niveaux. Les sorties scolaires, elle se faisaient au bout de la rue de l’école, dans la forêt qui bordait les champs et les étangs.

Le collège drainait les gamins de patelins que je ne connaissais pas avant. Des petits bleds, 15 km à la ronde.

Quant au lycée, on était 16 dans ma classe.

Le monde merveilleux. L’île aux enfants.

La première année de médecine, ce fut un choc.

Puis deux ans de répit.

Après, il y a eu les stages hospitaliers. Nouvelles galères. Encore plus pour ceux qui revendiquaient leur envie de faire de la médecine générale. Et pendant ce temps là, on n’était quand même pas cher payé. Alors il a fallu bosser à côté. Pour tenir sur la longueur. Parce que papa et maman, ils faisaient ce qu’ils pouvaient, mais bon…

Alors voilà :

Quand j’entends qu’on veut m’installer dans un coin abandonné, à coup de coercition, d’obligation, d’interdiction. Qu’en échange, on va « limiter » les dépassements d’honoraires des médecins en secteur 2 (mais pas trop, hein). Lesquels sont souvent installés dans les coins les plus médicalisés. Et qui sont en partie ceux qui prennent les décisions au nom de la profession.

Quand j’entends que c’est bien la moindre des choses, que je dois bien ça aux pauvres gens qui ont payé leurs impôts pour financer mes études. Ceux là même que j’ai brancardés dans les couloirs de l’hôpital. Ceux-là même que j’ai reçus aux urgences, à 2 heures du matin, pour écouter leurs angoisses. Ceux-là même dont j’ai épongé le vomi un réveillon de noël.

Quand j’entends que je suis un petit con qui refuse tout en bloc, mais qui n’avance aucune solution. Que je ferais bien d’écouter les grandes personnes qui savent.

Et bien quand j’entends tout ça, j’ai quand même bien mal au cul.

Parce si on m’avait dit que ça finirait comme ça, et que je me prendrais tout ça dans la tronche, je suis pas sûr que j’y serai allé la fleur au fusil.

Alors avec les copains généralistes-bloggeurs, on a réfléchi. Ça fait parti de nos compétences, un peu.

Et on s’est dit que vu le niveau de ce qu’on entend ici et là, on n’a pas à rougir de nos idées.

Et on s’est mis au boulot.

Pardon pour les autres. Ceux qui n’ont pas été contactés. Sachez que nos propositions sont nées de nos discussions à tous. Celles que nous avons sur nos blogs. Celles que nous avons sur Twitter. Celles que nous avons sur nos forums, nos listes de diffusions.

On a du restreindre le groupe de travail pour que ça ne soit pas trop le bazar. On aurait bien voulu inviter plus de monde à la table. Ça aurait été compliqué.

Maintenant que nous avons dépiauté le sujet en mille morceaux, maintenant que nous l’avons tourné et regardé sous toutes ses coutures, maintenant que nous en avons fait un beau bébé qui nous ressemble, on s’est dit que c’était le moment de faire les présentations avec le reste de la communauté.

Et voila : Médecine générale 2.0

Chacun des signataires en a publié une version sur son site.

Et nous serons heureux de faire remonter les discussions, les commentaires, les suggestions qui suivront la publication. Afin de donner tout son sens à ce que nous avons voulu nommer nos propositions 2.0 pour une réforme de la médecine générale.

Et pour ceux qui pensent que ça vaut le coup de tenter l’aventure, nous avons pensé que le site Atoute.org serait le meilleur endroit pour centraliser les manifestations de soutien.

C’est ici : Médecine Générale 2.0 – le soutien

Quant aux signataires, ce sont eux :

AliceRedSparrowBoréeBruit des sabotsChristian LehmannDoc MamanDoc SouristineDoc BulleDocteur MilieDocteur VDominique DupagneDr CouineDr FoulardDr Sachs JrDr StéphaneDzb17EuphraiseFarfadocFluoretteGéluleGenou des AlpagesGranadilleJaddoMatthieu CalafioreYem

Merci à tous

 
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Vous en reprendrez bien une louche ?

Au mois de novembre, j’aurai fini mes études de médecine.

9 ans c’est long. En même temps, ça passe vite.

3 ans de pure théorie sur les bancs de la fac, avant de pouvoir approcher le premier patient.

Puis 3 ans d’externat.

A choisir mes stages méticuleusement.

A éviter les services où l’externe fait office de petite main ouvrière bon marché. Et ceux où l’étudiant qui veut faire de la médecine générale est considéré comme une grosse feignasse manquant d’ambition.

Je l’ai entendu, que je valais mieux que « ça ». Que je m’emmerderai, dans mon petit cabinet de petit docteur, à faire de la petite bobologie. Que si je voulais faire de la médecine générale, je n’avais qu’à aller dormir au fond du couloir et qu’on viendrait me réveiller quand le stage serait terminé.

Et enfin 3 ans d’internat.

A ne pas compter les heures de travail. Payé moins que le SMIC horaire.

A enchaîner gardes et astreintes.

A annuler mes sorties du week-end au dernier moment pour venir faire l’astreinte du co-interne qui se tape sa 7ème gastro du semestre.

A faire demi-tour en allant chez mes parents pour le nouvel an, parce que l’interne de garde vient d’appeler, qu’il a la grippe et qu’il ne pourra pas être là.

A travailler avec des méthodes imposées, que j’en avais tellement ras le bol que j’ai fait mes premiers rempla dès que j’ai pu.

Et donc maintenant, il me reste deux mois.

Je termine sur ce stage en cabinet, plutôt bien foutu avec ses 3 grosses journées de présence. Ça me laisse le temps pour un remplacement régulier, que je ne pourrais pas faire si j’étais à l’hôpital. 2 jours par semaine, où je peux faire à ma manière. Et qui, en plus, me rapporte autant que mon salaire d’interne. Un rempla qui durera jusqu’en janvier, avec quelques gardes en maison médicale le dimanche, histoire de participer à la permanence des soins et de compléter le manque à gagner quand je n’aurai plus ma paye d’interne.

Et puis après ?

On verra bien.

J’ai déjà quelques propositions de remplacement à droite, à gauche. Réguliers ou ponctuels. Pendant les vacances, en dehors des vacances. Ce ne sont pas les offres qui manquent.

Il faudra que je vois à quel DU (diplôme universitaire) je m’inscris en premier. Que je case ça avec les remplacements. Ça ne devrait pas être trop dur.

Ah, et il y a aussi deux ou trois activités extra-professionnelles que je vais pouvoir glisser au milieu de tout ça. Des trucs que je vais enfin faire puisque je serai à peu près maître de mon emploi du temps. Du moins, plus qu’à l’hôpital.

Bref, un avenir très incertain et très effrayant…

Alors Mme Le Chef Du Bureau Des Internes Et Des Praticiens Etrangers En Formations,  Du Département Des Ressources Humaines Médicales, De La Direction De La Politique Médicale De L’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, c’est super gentil de penser à moi en me proposant un poste de « faisant fonction d’interne » (FFI pour les initiés) au sein de vos hôpitaux, à compter du premier novembre.

Quand j’ai reçu votre courrier il y a quelques jours, j’avoue que je me suis senti soulagé. Moi qui avait peur de me retrouver sans le sous, sans emploi, à manger des coquillettes au premier jour de ma vie de grande personne.

Et puis, vraiment, c’est tentant :

Une «rémunération équivalente à celle que vous percevez actuellement»

C’est à dire une misère par rapport à ce que je suis en droit et en capacité d’attendre au regard de ma formation, et surtout de ce que me rapporte déjà les remplacements.

impliquant « un engagement à exercer des fonctions identiques à celle des internes de médecine générale » ainsi qu’une «obligation de gardes»

En gros c’est parti pour un remake du bagne, version no limit. Et pour une poignée de sottises.

Tellement tentant que les prétendants doivent se battre pour décrocher une place ! Et que vous vous sentez obligée de me prévenir : attention!! jeune interne de médecine générale en dernier semestre qui va bientôt se retrouver tout désemparé de pas savoir quoi faire de ses 10 doigts après 9 ans d’études, c’est « dans la limite des postes disponibles sur nos hôpitaux » ! Des fois que j’aille me plaindre pour publicité mensongère.

Genre « aujourd’hui grande promo sur le camembert, les petits pois et les postes de FFI. Qui n’en veut ? Rah mais non monsieur, on a tout vendu les places pour les internes, regardez, c’est écrit en tout petit en bas : offre limitée aux 50 premiers pigeons, euh clients… »

Non, vraiment, il n’y a pas à hésiter. Je pense que je vais repartir pour un tour.

Après tout, c’est pas comme si on manquait de médecins généralistes dans nos villes et nos campagnes, et que les petits nouveaux tardaient de plus en plus à s’installer.

Ah, on sent qu’il y a eu de la concertation là. Une bonne politique de santé publique :

« Tiens! Regardez. Y’a une bande de vieux croûtons qui s’est réunie et qui a dit qu’il fallait balancer les jeunes médecins à Troui-Sur-Purrin et à Boulet-Les-Trous, de gré ou de force, pour repeupler les déserts médicaux. Mais nous, on va faire not’ sauce discrètement et on va s’les garder sous l’coude pour trois fois rien, en leur faisant miroiter des conditions qui vont pas en croire leurs yeux. »

Vous avez raison les gars, vous êtes sur la bonne voie.

NB : ok, je sais qu’en vrai, les FFI, ce sont des médecins qui n’ont pas encore la thèse. Mais merde, c’est pas comme si on nous serinait le crâne qu’on est formé pour faire de la médecine am-bu-la-toire ! En cabinet quoi. Alors, recruter des jeunes, préparés pour la ville, pour les mettre à l’hôpital, c’est un peu de la dé-formation, non ? Et puis bon, sans la thèse, on peut quand même remplacer, hmmmm ? Et qu’en pensent les médecins installés qui galèrent pour trouver un remplaçant ?

 
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Le lapin blanc

Pas de chance pour toi. Ça tombait le mauvais jour. Deux heures perdues dans les bouchons pour faire 40 km, ça ne m’avait pas mis dans de bonnes conditions pour travailler sereinement. Déjà que ce n’est pas joli. Les créneaux de consultation sont passés de 30 minutes à 15 systématiquement et les patients étiquetés « chiants » me sont discrètement refourgués.

Donc ce matin, les deux heures de route pour avoir l’impression d’être pris pour un larbin, c’était de trop.

Mais bon, je me suis fait offense, j’ai fait part de mes doléances, et suite à d’âpres négociations, j’ai obtenu d’avoir 20 minutes à une demie heure par patient. Et pas moins.

Mais quand tu es arrivée un quart d’heure en retard avec ton gamin, ça m’a tout foutu en l’air.

Certes, il y a des consultations qui sont jouables en 15 minutes.

Mais déjà, là, ça commençait mal. Le rendez-vous était pris à ton nom, mais ce n’était pas pour toi. Enfin, un peu quand même. Toi, il te fallait juste une ordonnance. Une ordonnance pour ton traitement de la thyroide, ainsi que ta pillule, et ton somnifère que tu prends déjà depuis 6 mois. Juste une ordonnance, hein…

Comme ce n’était pas le bon jour, je n’y suis pas allé par quatre chemins. Je t’ai dit qu’à mon avis, toutes ces choses nécessitaient une consultation à part entière. Et je t’ai fait comprendre que ça me faisait carrément chier de renouveler ton traitement comme ça, sur un coin de table.

Tu m’as répondu que pour la vraie consultation, tu étais suivie par un diabétologue, donc lui s’en chargerait, et qu’en plus, il s’occupait aussi de ta pillule. J’ai fait le niais, et je t’ai demandé de t’adresser à lui pour les ordonnances. Pas gênée pour un sou, tu m’as fait remarquer que tu ne le voyais qu’une fois par an, et qu’il fallait bien que tu viennes chez le médecin traitant pour faire les renouvellements. En plus, c’est toujours comme ça que tu fais, et d’habitude, ça ne pose pas de problème.

Visiblement, c’est comme ça que travaille mon maître de stage, et tu ne semblais pas t’attendre à ce que je fasse différemment. Argument imparable : puisque les autres donnent dans la légèreté, pourquoi en serait-il autrement ?

Je n’ai pas cherché plus loin. Je savais très bien ce que me répondrait mes instances supérieures si je leur faisais part de mon désaccord avec la patiente.

J’ai imprimé l’ordonnance, je l’ai signée rageusement, et en te la donnant, je t’ai gentiment fait remarqué que 10 ans d’études pour imprimer et signer un papier, ça me restait un peu en travers de la gorge.

On a donc pu passer à ton fils avec les dix minutes restantes.

Et en fait, ton fils de 14 ans, depuis 6 mois, et bien il fait des pertes de connaissance brutales, sans raison.

Vraiment ce n’était pas le jour.

Je t’ai regardé, incrédule, avec l’envie de hurler qu’on aurait pu commencer par ça, que ça me paraissait autrement plus important que ton pseudo-renouvellement. Et je t’ai demandé à quelle heure tu avais pris le rendez-vous. Tu m’as dit 11h. Je t’ai fait remarquer que tu étais arrivée à 11h15, et que les 10 minutes restantes, pour explorer des pertes de connaissances évoluant depuis 6 mois, à mon sens, c’était vraiment trop peu.

J’aurais pu aller jusqu’au bout de ma démarche, gueuler un bon coup, vous foutre dehors en vous demandant de revenir pour une vraie consultation.

Mais je me suis dégonflé en route.

Alors je me suis occupé de ton gamin. Mais comme il fallait impérativement que je sois parti à l’heure, et que je ne pouvais pas me permettre de prendre du retard, je me suis dépêché, je n’ai pas vraiment pris le temps, ou du moins le temps que j’aurais voulu prendre, j’ai recueilli les quelques éléments qui me semblaient importants, et je t’ai dit qu’il faudrait que tu repasses pour chercher les courriers et les ordonnances un peu plus tard, quand j’aurais eu le temps de réfléchir à ce qu’il convenait de faire.

En si peu de temps, je ne me voyais pas te proposer une solution convenable.

Et finalement, c’est bien ça mon problème. Je connais mes limites. Je sais comment je travaille, à quelle vitesse je travaille. Et si les limites sont dépassées, je fais les choses dans la précipitation. Je me rends bien compte que je les fais mal, qu’il y a certaines choses que je n’ai pas explorées. Et c’est le cercle vicieux. Je m’en veux d’avoir pris les patients en charge comme ça, je me dis qu’ils n’y sont pour rien si je n’ai pas eu le temps de m’occuper correctement d’eux. Alors je culpabilise.

Bon, là, en l’occurrence, c’est toi qui était en retard. Mais est-ce que ce n’est pas aussi mon rôle de te dire que les conditions ne sont pas idéales, et qu’il faudra revenir pour faire les choses correctement ?

Il me reste encore du travail à faire.

 
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Mickael

Mon pauvre Mickael, si tu savais comme ça va être difficile. Pour toi, mais aussi pour moi.

La première consultation où je t’ai vu, tu avais déjà eu 3 fois affaire à l’interne du semestre précédent.

J’avais repris le dossier : un accident de travail plutôt banal, 3 mois plus tôt, avec ton genou qui avait un peu souffert, des douleurs qui ne ressemblaient pas à grand chose de particulier, et des séances de kiné. Mais les douleurs traînaient, et tu revenais pour faire prolonger ton arrêt. Au bout d’un mois de ce petit jeu, mon collègue avait fini par craquer et t’avais prescrit une IRM.

Moi, l’IRM du genou, je m’en méfie. C’est une vraie boite de Pandore. Et on ferait mieux de réfléchir à deux fois avant de l’ouvrir. Bien sûr, quand elle est prescrite à bon escient, c’est un examen précieux. Mais  j’ai souvent l’impression que ce n’est pas le cas. Faut bien l’avouer, examiner un genou n’est pas si simple que ça. Ça ne s’apprend pas dans les bouquins. Et au risque de chagriner les hospitaliers qui encadrent les étudiants, je n’ai jamais rien compris à leurs tentatives d’explications. Ce n’est qu’en atelier pratique, au cours de mon internat de médecine générale, que je l’ai vraiment appris.

Bref, du coup, un genou qui souffre et qu’on ne comprend pas pour x raisons, allez hop, une IRM. Des fois aussi, c’est le patient qui la réclame. Et si on n’a pas envie de s’épuiser à force d’explications, hop, une IRM.

Sauf que, à partir de 45 ans, ou quand on est comme Mickael, qu’on a 27 ans mais qu’on pèse 120 kilos pour 1,70 m, il y a toutes les chances pour que l’IRM montre des anomalies qu’il est impossible de rattacher au vieillissement normal ou à une maladie. Donc, en résumé, une IRM, comme n’importe quel examen d’ailleurs, on la demande quand on a une idée en tête, pour la confirmer, ou l’infirmer. Mais si on part à la pêche, on a toutes les chances de trouver quelque chose, mais qui ne sera pas forcément pathologique. Surtout avec ce genre d’examen hyper performant et hyper sensible…

Comme on aurait pu s’y attendre, ton IRM montrait un peu d’arthrose. Normal, 120 kg à supporter, les genoux, ils aiment moyennement. Mais par chance, tes ménisques étaient indemnes. Parce que ça aussi ça vieillit, un ménisque…

Malgré tout, au bout de 3 mois, les douleurs étaient toujours là, et tu n’avais toujours pas repris le boulot.

Je t’ai examiné. Difficilement c’est vrai. Dans ce cabinet, la table d’examen est vraiment mal foutue. Il il n’y a pas la place d’y tenir allongé entièrement. Du coup, soit les jambes sont dans le vide, soit c’est la tête qui pendouille en arrière. Et toi, c’est pas gentil de ma part, mais en plus, tu n’y tiens pas en largeur. En plus, cette table, elle est coincée entre une armoire, la fenêtre, et une pile de bouquin poussiéreux. Alors tu imagines bien que quand il faut que j’attrape ta guibole, qui fait mon poids à elle seule, que je suis plié en deux et écrasé entre ta hanche et le mur, je galère un peu. Mais j’ai fait les choses correctement.

Et effectivement, ton genou n’avait pas l’air d’avoir grand chose. Pourtant, tu avais toujours mal, et tu m’a dis que tu ne pourrais pas retourner au boulot.

Alors la première fois j’ai cédé. J’ai renouvelé ton arrêt de travail et les séances de kiné.

La seconde consultation, tu m’as dit que la rééducation te faisait plus de mal qu’autre chose. Qu’après les séances, ça tirait dans la cuisse, mais que le lendemain, après une bonne nuit, ça allait mieux. Et que tu pensais que, du coup, ce serait mieux de l’arrêter. J’ai tenté de t’expliquer le principe des courbatures, et j’ai bien vu ton regard perplexe devant le concept de fatigue musculaire. Et j’ai renouvelé ton arrêt de travail. Je t’ai quand même fait un courrier pour prendre rendez-vous avec le rhumato que tu avais déjà vu tout au début, des fois que je passe à côté de quelque chose.

La troisième fois, tu n’avais pas pris ton rendez-vous avec le rhumato. Il était parti en vacances. Du coup, la secrétaire t’avait proposé un rendez-vous à son retour, 2 semaines plus tard. Mais toi, toi qui te laisse habituellement porter par le temps, comme une fleur se fait balloter par le vent, toi, dans un sursaut d’énergie, tu avais décidé que le rendez-vous avec le rhumato, c’était maintenant, et que, comme c’était maintenant, il fallait lui parler, au rhumato, pour qu’il te prenne en urgence. Mais comme il était en vacances, tu n’as pas pu lui parler. Alors tu n’as pas pris le rendez-vous 2 semaines plus tard. Et ton sursaut d’énergie est retombé comme le soufflet.

En plus, maintenant, tu avais mal aussi dans la hanche…

Et c’est tout comme ça !

Et le midi, quand je vais en visite, je te vois là-bas, sur ton banc, à tailler le bout de gras avec tes potes.

Et le soir, quand j’ai fini ma journée et que je sors du cabinet, tu n’as pas bougé d’un pouce.

Parce qu’au final, c’est cette nonchalance qui me les brise. Cette impression que bien au chaud dans la petite bulle intemporelle que t’apporte cet accident de travail, la solution va te tomber dessus comme une illumination divine.

Et comme je me demandais comment j’allais nous sortir de ce petit jeu sans fin, j’ai appris que ton père avait été mis en invalidité suite à un accident de travail quand tu était môme. Et qu’il avait un sérieux penchant hypocondriaque. Et que ta mère était morte il y a bien longtemps d’une maladie chronique. Du coup, j’ai un peu mieux compris ton mode de fonctionnement. Alors il va falloir qu’on travaille là-dessus.

Mais pour ça, il va vraiment falloir que je me fasse offense. Et ce qui aiderait, c’est que toi aussi tu te remues un peu. Que tu soit un peu plus réactif en consultation, et pas vautré sur la chaise, face à moi, à me fixer avec ton regard vide et à me donner du « moui » à chaque fois que je te propose quelque chose.

Alors, on ferait comme si toi et moi, on passait un marché : toi, tu te bouges les fesses, et moi, je fais comme si j’avais pas envie de t’attraper et de te secouer comme un vieux prunier ou de te rentrer dans le lard pour voir si tu es si mou que tu ne le parais.

 

PS : encore un copyright toutetrien.fr pour l’image, mon principal fournisseur photo.

 
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L’homme orchestre

De la quatrième à la sixième année de médecine, nous sommes grassement rétribués pour nos matinées de stage à l’hôpital. Une bonne centaine d’euros mensuels.

Au-delà du débat sur l’adéquation entre la valeur de cette rémunération et les fonctions annexes remplies (préposé à la photocopieuse, trieur de résultats de laboratoire, brancardier, coursier, pot de fleur), il n’en reste pas moins qu’à la fin du mois, c’est peu pour manger. Alors du temps où j’étais encore chez mes parents, ça ne mettait pas ma vie en danger. Mais du jour où j’ai pris le large, ça s’est révélé très insuffisant.

Il a fallu trouver plein de petits moyens pour arrondir les fins de mois.

J’ai rapidement écarté la possibilité de bouloter des médocs. Je pense d’ailleurs que cette histoire d’étudiants faisant office de cobaye pour des labo pharmaceutiques est une légende. Mais à l’époque j’étais naïf et j’y croyais volontiers.

Par contre j’ai accepté qu’on me colle des électrodes sur le crâne et qu’on enregistre ce qu’il s’y passait, pendant qu’une assistante en blouse blanche me montrait des dessins d’animaux surnaturels ou me faisait écouter des dialogues en portugais. Ça avait le mérite d’être plutôt inoffensif. Mais bon, c’était pas non plus super rémunérateur.

Et puis un jour, je ne sais plus trop comment, je me suis retrouvé à faire office de « patient test » pour une boite qui fabriquait des appareil d’échographie. Le vrai nom du job c’était « modèle ». Dit comme ça, ça impressionnait. Mais dans les faits, c’était beaucoup moins glamour. En fait, je faisais le cobaye pour que des médecins essaient les échographes, avant de se décider à les acheter. Je me retrouvais en bermuda, du gel bleu étalé sur le bide, le torse, les jambes, un coup allongé sur le dos, un coup sur le côté, debout…

Parfois, je participais aux « journées formations » pour les clients. Ça avait lieu dans des hôtels luxueux. Ça faisait visiblement partie du package « client VIP ». Moi, j’avais le droit de taper dans les petits fours du buffet. Et souvent, ils m’invitaient à venir au resto qui était prévu dans le package.

Et puis il y avait aussi les salons. Là? c’était moins agréable. Les médecins passaient à la chaîne pour essayer les appareils. Ils défilaient toute la journée et me demandaient de changer de position toutes les 30 secondes, de me tourner a droite, de lever le t-shirt, de me tourner à gauche, de remonter le bas du pantalon, de montrer mes mollets, de baisser un peu la ceinture, et vas-y que j’te remets un giclée de gel, oups j’ai renversé la moitié du flacon, attention t’en as dans les cheveux…

Honnêtement, c’était plutôt sympa comme job d’étudiant. Pas trop prise de tête, on mangeait bien, et maintenant je sais que j’ai une fuite mitrale insignifiante, qu’à 23 ans, le réseau veineux de mes jambes étaient impeccable, et que les haricots verts me remplissent le colon de gaz ce qui rend ininterprétable une échographie abdominale. Mais au final, ça prenait quand même pas mal de temps. Et surtout, en short, torse nu avec du gel gluant partout, dans des salons surclimatisés, je me les pelais sacrément.

Alors j’ai cherché autre chose.

Ce que j’ai trouvé de mieux, c’était encore infirmier de nuit. Ça n’empiétait pas sur mon emploi du temps d’étudiant et ça payait bien.

Effectivement, les étudiants en médecine peuvent travailler comme infirmier. Un jour, quelqu’un s’est fait la réflexion qu’ils étaient naturellement surdoués, et dotés de compétences leur permettant de dominer toute la hiérarchie des soignants. Et que sous réserve d’avoir accompli un certain nombre d’années d’études, ils pouvaient prétendre à n’importe quelles fonctions. Dont celles d’aide-soignant, ou d’infirmier. Bon, pour infirmier, il faut deux ans de plus que pour aide-soignant. Faut pas non plus tout mélanger…

Des gens se sont pris la tête pour mettre en place des études d’aide-soignant ou d’infirmier, avec un cahier des charges bien spécifique, des compétences à acquérir. Mais nous en médecine, c’est cool, on sait faire, c’est inné. Normal, on a quand même réussi le concours de première année, hein, faut pas l’oublier…

À la décharge de ceux qui ont pondu ce décret, ils voulaient sans doute rendre service en nous permettant de remplir dignement nos assiettes. A l’origine, le but de la manœuvre n’était sans doute pas de remplacer les « vrais » paramédicaux ou d’obtenir une main d’œuvre d’appoint pas cher (quoi que…). Ils se sont probablement dit que les cadres de santé auraient recours aux étudiants en médecine pour des postes pas trop compliqués à tenir, et que lesdits étudiants seraient suffisamment raisonnables pour ne pas se présenter sans un minimum d’acquis en la matière.

Mais voilà, pas du tout.

Juste après le concours de première année, on a bien un stage obligatoire, d’une durée d’un mois, remarquablement qualifié « d’initiation aux soins infirmiers ». Mais s’il y a bien une chose exacte, c’est le terme d’initiation. On aurait pu l’appeler baptême d’infirmier, un peu comme les baptêmes de plongée, ça aurait été tout aussi juste.

Me concernant, sur les 4 semaines de ce stage, je ne garde qu’un souvenir éthéré de la première pour l’avoir passée allongé, les jambes relevées par l’infirmière, pour cause de malaises intempestifs à la vue du sang. Quant aux 3 autres semaines, je devais tellement emmerder les pauvres infirmières qui m’avaient à leur charge qu’elles me lassaient quartier libre pour explorer les couloirs et sous-sols de l’hôpital.

Et pour parfaire l’initiation, sur le mois, il y a avait une semaine à faire de nuit. Semaine que je me souviens avoir passée à l’office du service, à bouffer des biscottes sans sel et de la gelée de groseille toute la nuit, tellement l’inversion du rythme veille-sommeil me retournait la tête.

Heureusement, quelques années plus tard, des infirmières bienveillantes ont pris la peine de m’apprendre les choses de base. Certainement qu’elles étaient très inquiètes à l’idée de laisser les patients aux mains d’étudiants totalement ignorants du minimum exigible.

Et c’est comme ça que, fier de mon bagage, je me suis présenté devant le pire cadre infirmier imaginable : une je-m’en-foutiste, manipulatrice, grossière et méchante. Et tout ça, comme une punition divine, elle le portait sur son physique. C’était dans une clinique chirurgicale qui cherchait du monde pour boucher ponctuellement les trous de son planning. En fait, ce planning, c’était pire que du gruyère. Et si j’avais voulu, j’aurais pu y tenir un plein temps.

Raisonnablement, je me contentais de 2 nuits par semaine. Un étage d’une bonne vingtaine de patients, des sorties de bloc opératoire le soir à 22h avec des malades tout juste réveillés de leur anesthésie générale, des transfusions, des traitements antidouleur par voie intraveineuse. Tout ça pour moi tout seul et mon baptême d’infirmier. Il y avait bien une malheureuse aide-soignante, mais souvent, elle était vacataire comme moi, et se perdait pour faire l’aller-retour entre l’infirmerie et les chambres des patients. On m’avait aussi expliqué qu’un médecin anesthésiste était de garde. Mais il était quasi inexistant : je l’ai appris plus tard au cours d’un épisode malheureux, mais la majorité des nuits, il était chez lui, à 40 bornes de là.

Heureusement, un étage en-dessous, Jean-Michel bossait souvent sur le même roulement que moi. Infirmier ici depuis un bon moment, la cinquantaine, un quintal pour 1,80 m, il passait ses nuits à cloper à la fenêtre en lisant des polars. Du coup, avec lui, ça se passait plutôt bien. Je l’appelais au secours, il venait, réglait ça en deux coups de cuillère à pot, et retournait à sa lucarne. Moyennant quoi, je devais écouter ses histoires. Il allumait une clope roulée méticuleusement et me racontait ses nuits quand il travaillait dans un grand hôpital universitaire parisien, quand c’était pas ce que c’est devenu. Et moi, je l’écoutais en mangeant des biscottes à la gelée de groseille.

Une nuit, l’infirmier du 2ème n’a pas pu venir. Du coup, le monstre qui faisait office de cadre m’a demandé de m’occuper du 2ème en plus du 3ème… J’ai commencé à trouver ça moins drôle.

Là où j’ai pris conscience que c’était vraiment n’importe quoi et où j’ai filé ma démission, c’était une nuit ou une patiente a fait un OAP (un œdème aigu du poumon, c’est à dire que les poumons se remplissent d’eau, généralement parce que le cœur ne suit plus, et qu’en l’absence de soins médicaux d’urgence, il devient très difficile de respirer, un peu comme une noyade). Elle avait été opérée quelques jours plus tôt et allait pourtant bien jusqu’ici. J’étais à quelques mois du début de l’internat, j’avais donc quelques notions solides de ce qu’il fallait faire en temps que médecin. Mais voilà, cette nuit là, j’étais infirmier, et mon statut impliquait qu’en cas de merde, si je sortais de mon rôle, je ne serais pas couvert, ni par les assurances, ni par mes supérieurs. Et de toute manière, pour le bon déroulement des opérations, il convenait de respecter les procédures.

J’ai donc fait ce que j’avais à faire en tant qu’infirmier, et j’ai appelé le réanimateur de garde. Qui m’a dit de mettre la patiente sous oxygène en l’attendant. Sauf que le réanimateur, il était tranquillement chez lui, à 40 km de là. Et que les adaptateurs pour brancher le masque à oxygène sur la prise murale, ce n’étaient pas les bons et qu’il a fallu fouiller les 3 étages de la clinique pour en trouver un qui convienne. Et que le chariot d’urgence que le réanimateur m’a demandé d’ouvrir, quand je l’ai descellé, il était à moitié vide et qu’il y manquait évidemment les ampoules dont il avait besoin.

Ce matin là, en rentrant du boulot, j’ai lamentablement craqué. Mon copain m’a interdit d’y retourner.

J’ai un peu culpabilisé de les planter comme ça. Mais c’était plus raisonnable.

De toute façon, 2 semaines plus tard, j’étais interne. Et on allait enfin pouvoir bosser dans de bonnes conditions…

 
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Ma part du travail

Ma part du travail

Quand les pompiers nous ont déposé Mme L, c’était un peu la jungle. J’avais beau être avec de bons chefs, il n’y avait aucun lit de disponible dans les services pour hospitaliser les patients des urgences. Et ça, rien n’y fait. Même avec une équipe qui roule bien, quand une journée commence comme ça, c’est difficile de rattraper le coup.

J’avais laissé les chefs partir déjeuner en premier. 12h30, c’était un peu tôt. Surtout que le repas suivant risquait de n’être qu’à minuit ou deux heures du matin.

Du coup, comme il n’y avait que moi aux urgences, je me suis occupé de Mme L. Pas franchement motivant. Une chute à domicile datant de la veille. Ce qui m’a un peu étonné, c’était plutôt son âge. 55 ans. Ça faisait jeune pour une simple chute à domicile.

La fiche d’intervention des pompiers était plutôt laconique. C’était mieux comme ça. J’aurais pu trouver matière à me moquer.

La dame, elle, était carrément à l’ouest.

Oui elle était tombée. Non elle ne s’en rappelait plus. Non elle ne se plaignait de rien.

C’était son mari qui avait appelé les pompiers.

Un coup de fil au mari. Assez laborieux en fait. Du genre à sortir un cahier avec tous les antécédents médicaux, entorses et rhinopharyngites incluses, et toutes les prises de médicaments de ces dix dernières années, avec les effets indésirables allant jusqu’à la couleur et la consistance des selles.

De fait, son histoire était assez sombre. Ce n’était pas étonnant que le mari se soit réfugié dans une description froide et objective des évènements. Ça n’en restait pas moins chiant à mourir. Et surtout très glauque. Au bout de la 5ème description du dernier séjour en rééducation, j’avais juste envie de me pendre.

Elle en était à un truc comme la troisième récidive de son cancer. Des métastases plein la tête. A se demander comment les parties saines de son cerveau pouvaient encore travailler de façon pas trop anarchique.

Trois fois qu’elle se cassait la binette.

Les deux premières fois, ça avait tourné en hémorragie cérébrale. Neurochirurgie en urgence, rééducation pendant plus d’un mois, retour à domicile, nouvelle chute et rebelote.

Là, ça faisait 10 jours qu’elle était revenue à la maison avec son mari. L’ergothérapeute du centre de rééducation avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse retourner chez elle.

Et nouvelle chute.

Elle avait perdu connaissance. Après, il la trouvait un peu ralentie. Un peu perdue. Mais il avait préféré la garder avec lui pour la nuit. Attendre le lendemain pour aviser.

Le lendemain, il avait finit par appeler le 15. Qui avait envoyé les pompiers.

 

Elle a eu son scanner cérébral. Normal.

Enfin, normal. Rien de nouveau plutôt. Juste des méta plein la tête.

Son mari avait fini par la rejoindre aux urgences. Il l’a trouvait mieux.

Je me suis demandé si elle n’avait pas pu avoir autre chose. Genre une crise d’épilepsie. Avec tout ce qui se baladait dans sa tête, ça n’aurait pas été étonnant. Mais bon, elle avait déjà un traitement pour ça. Et après tout. Quel intérêt ?

J’en ai touché deux mots à mes chefs. Débordés avec leurs propres patients, ils ont manifesté un intérêt plutôt mou pour ma patiente. Et pour être honnête, je crois que j’ai moyennement insisté. Ils sont gentils. Mais des fois, ils ont la médecine toute puissante qui a tendance à prendre le dessus.

J’ai expliqué ce que j’en pensais à ma patiente et à son mari : pas de saignement, autre problème pas exclu, possibilité d’une hospitalisation pour exploration, intérêt modeste.

J’ai essayé d’être aussi neutre que je le pouvais. J’ai tâté le terrain.

C’est difficile de savoir si c’est le bon moment pour arrêter la machine. Médicalement, ça l’était. Ça ne faisait aucun doute. Mais eux, étaient-ils prêts ? L’avaient-il envisagé ? En avaient-il parlé ? Avaient-il prévu ce qu’ils décideraient dans cette situation ? Savoir et comprendre en évoquant les choses à demis mots, sur la pointe des pieds. Pour ne pas brusquer, être sûr de ne pas avoir un train d’avance et effrayer.

Ils en avaient marre. Ils voulaient que ça cesse.

Mais pour autant, ils étaient incapables de franchir le pas. De lâcher prise. Elle ne voulait pas lui donner l’impression de l’abandonner. Il était incapable de porter le poids d’une telle décision. C’est certainement pour ça qu’il avait fini par appeler le SAMU. Ce n’était pas que pour elle qu’il l’avait fait. C’était pour eux. Pour remettre à quelqu’un d’autre le poids d’une telle décision.

J’ai reformulé les choses. Un peu plus clair. Un peu moins neutre.

Ils étaient d’accord avec moi. Ils seraient mieux à la maison. Ça n’avancerait à rien. Après tout ce calvaire. Pour ça. Autant rentrer.

J’ai maintenant l’impression que c’est bien moi qui l’ait prise pour eux, cette décision. Pas contre leur volonté, non. Enfin, je ne pense pas. Je crois que c’est ce qu’ils voulaient tous les deux. Je les ai juste pris par la main pour franchir le pas. Histoire que ce soit ça de moins à supporter.

J’espère que je ne me suis pas planté. Que je n’ai pas compris de travers.

J’espère que je n’ai pas trop forcé les choses. Que c’était le bon moment. Qu’ils étaient prêts et qu’ils ne regretteraient pas. Qu’il ne regretterait pas.

J’aurais peut-être dû insister un peu plus auprès de mes chefs, pour qu’ils se mouillent avec moi. On aurait partagé cette décision. Je ne suis pas sûr que ça aurait changé grand chose pour ma patiente. Mais pour moi, ça aurait été plus confortable.

 
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Mauvais oeil

L’autre matin en arrivant aux urgences, j’ai fait remarquer aux infirmières que ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu la mère Germaine. 
De fait, ça faisait bien un mois qu’elle n’avait pas débarqué aux urgences, complètement alcoolisée, ou pour se plaindre qu’elle n’arrivait pas à respirer, et qu’elle allait mourir asphyxiée dans d’atroces souffrances .

En disant ça, je me suis dit que j’allais nous porter la poisse. Il y a des superstitions comme ça. Comme dire « oulala c’est calme aujourd’hui! ». C’est un coup à finir pendu haut et court. Ou cloué sur la porte des urgences comme une vieille chouette.

Et j’aurais mieux fait de fermer ma gueule.

Non seulement, la journée a été horrible, mais la soirée a continué dans la même veine. Tant est si bien que quand le dernier patient a été évacué, il avait beau n’être que 5h du matin, je me suis dit que je n’allais pas attendre que le prochain arrive pour aller me coucher. De toutes façons, les infirmières connaissent le numéro de téléphone de la chambre de garde.

Ce qui est pratique, c’est que j’ai une faculté d’endormissement assez exceptionnelle. J’ai beau dormir peu, si je pose ma tête et que je décide que c’est l’heure, en 5 minutes c’est plié. 
Ce qui est moins pratique, c’est quand l’infirmière me rappelle dix minutes après que je sois parti me coucher parce qu’il y un patient à voir, et qu’elle ne s’attend pas du tout à ce que je sois déjà endormi.

«  – ALLOOOOOOO, HEEEEE DIS TE COUCHE PAS!

- Haaan ‘tin, moinfor steuplait.

- QUOIIIIIIII???

- Nan rien. Kestuveux?

- Y’A GERMAINE QUI VIENT D’ARRIVER.

- Rahhhh putain fait chier. C’est bon j’arrive.

- OKAY À TOUT DE SUITE. »

 

Donc 5h15. Très endormi. Pas  du tout disposé à être aimable.

« - Bon, Mme Duprés, qu’est-ce qui vous arrive ?

- Haaaaa, haaaaa, haaaaa, j’ai maaaaaal!!!»

Bon visiblement, c’est pas l’alcool qui l’amène aujourd’hui.

«  – Où est-ce que vous avez mal Mme Duprés ?

- Haaaaa, haaaaa, haaaaa, làààààà! » Se tenant le ventre à deux mains, comme une femme enceinte sur le point d’accoucher.

« - Est-ce que vous pouvez m’en dire plus Mme Duprés ?

- J’étais constipée, alors j’ai fait des lavements et j’ai pris du Supertransit, et pis après j’partais en diarrhée, alors j’ai pris du Stoptransit, et pis maintenant j’suis toute chamboulée d’l’intérieur et j’suis pleine de gaz. »

 

Ok, donc Germaine pleine de gaz. L’urgence du siècle.

Autant quand elle vient parce qu’elle croit qu’elle va mourir, qu’elle est angoissée, je peux faire preuve de compréhension et je lui fais sa séance de psychothérapie de soutien. Autant là, à 5h du matin, j’étais pas du tout réceptif. Et venir parce qu’elle s’était mis tout un tas de truc dans le derrière, j’ai eu du mal à faire preuve d’empathie.

J’ai posé une main sur le bide. Pour la forme. Et puis aussi parce qu’une fois, le chef a failli passer à côté de son infarctus. Forcément, à force de crier au loup.

Mais cette nuit, aucune raison de s’alarmer.

- «  Bon Mme Duprés, votre ventre, il est bien souple, vous allez rentrer chez vous et arrêter de prendre tous ces médicaments, ça rentrera dans l’ordre tout seul.

- HAAAAAAA, vous pouvez paaaaaas me laisser repartir comme ça, J’AI MAAAAAAAL! » En se tenant le bide de plus belle.

- «  BON ECOUTEZ, MAINTENANT, ÇA SUFFIT LES CONNERIES! VOUS ETES ICI TOUS LES 4 MATINS, VOUS POUVIEZ PAS NOUS DEMANDER AVANT DE VOUS ENFILER TOUTES CES MERDES? C’EST PAS CETTE NUIT QUE VOUS ALLEZ MOURIR, ALORS RENTREZ CHEZ VOUS ET ARRETEZ D’M’EMMERDER! »

 

Voilà. Je crois que j’ai perdu patience.

J’ai dis aux infirmières d’en faire ce qu’elles voulaient. Et je suis retourné me coucher.

Du coup, je pense qu’une forme de justice divine m’a puni d’avoir malmené Germaine.

 

- «  Allo, ‘scuse moi Foulard, c’est moi.

- Gnééé???

- J’ai un monsieur, il vient pour une plaie de jambe. Il s’est cogné contre une vis.

- Haaaan, il est quelle heure là ?

- 6h.

- Putain. Le chef avait dit que c’était lui à partir de 6h.

- Oui mais il répond pas, désolé.

- RAAAAH, j’vais crever.

- Quoi ?

- C’est comment son truc là? Parce que si je dois faire de la couture, ça va pas être possible.

- J’en sais rien j’ai pas regardé.

- Ça va, j’arrive. »

 

Evidemment, c’était moche. Evidemment, il fallait suturer. Evidemment, j’avais la tête dans le cul.

Il s’était déchiré la peau du tibia sur une vis qui dépassait d’un mur. En plein milieu de la nuit. En bricolant.

Alors je voudrais dire un truc. Soit, en plein milieu de la nuit, on fait des choses normales. Comme dormir. Soit on décide de refaire le lambris de la salle de bain. Mais après, on assume.

Et surtout, pendant que je lutte pour garder les yeux ouverts, à raccommoder des lambeaux de peau fin comme du papier à cigarette, ce qui serait vraiment sympa, c’est d’éviter de faire des réflexions désobligeantes.

- «  Je peux vous dire un truc docteur ?

- Hmmmm ?

- Vous allez peut-être me trouver désagréable là. Mais désinfecter trois fois, mettre des gants stériles, vos instruments à usage unique, tout ça, c’est un peu ridicule… Parce que bon, quand on voit comment c’est chez vous…

- Pardon ?

- Bah oui, hein, les tâches d’humidité au plafond…

- Ah ouais, non, sérieux, j’pense que vous feriez mieux de plus rien dire là, parce que ça va pas l’faire… »

 

 
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Vogue la galère

Il est dit, quelque part dans un texte obscur pondu par nos têtes averties, que pour être un médecin généraliste dûment certifié, nous devons avoir brillamment (ou pas) rempli nos fonctions d’internes dans différents stages. L’ordre étant laissé au choix de l’intéressé.

Il faut un semestre dans un service de médecine adulte. C’est à dire cardiologie, pneumologie, endocrinologie…. Bref, tout ce qui n’est ni chirurgie, ni urgence ou réanimation, et qui concerne les adultes. Pour ma part, 6 mois dans un service de diabétologie, ce qui peut s’avérer utile pour un généraliste. Mais apprendre à gérer un traitement antidiabétique et l’insuline, on a vite fait le tour, et on finit rapidement pas tourner en rond. Avec la curieuse impression de faire office de mini-docteur pendant que les chefs sont (rayer la mention inutile) : en consultation, en réunion, en congrès, en RTT, …

Ensuite, un semestre dans un service du pôle mère-enfant.

Précisons au passage que les hôpitaux sont maintenant organisés par pôles. L’unité de base, le service donc, avec un chef de service, est maintenant regroupé au sein d’un pôle avec d’autres services qui gravitent autours du même thème, le tout chapeauté par un chef de pôle. Ci fait, on peut organiser des réunions de service, pour mettre en place des stratégies afin de partir à la conquête du pôle lors des réunions de pôle. Et celui qui gueule le plus fort, c’est celui qui aura le plus de sous. Et quand on aura gagné la guerre du pôle, on s’attaquera à la capitainerie de l’hôpital. Pour avoir encore plus sous !

La pédiatrie, la gynécologie, même pôle. C’est logique !

Donc un semestre dans le pôle mère-enfant. En pratique, soit un stage en gynéco, soit un stage en pédiatrie. Et quand petit docteur devenu grand, dans son cabinet, voudra soigner un enfant alors qu’il a fait son semestre en gynéco, ou vice et versa, qu’il se démerde. De toute manière, en 3 ans d’internat, les zones d’ombre sont inévitables. Et puis, à choisir entre un service de pédiatrie où, d’expérience, il se passe quelques années avant que ne soient appliquées les dernières recommandations et autres avancées de l’Evidence Based Medecine, ou un service de gynécologie aux pratiques moyenâgeuses, autant limiter la casse au moins coûtant.

Je caricature, il y a des services de pédiatrie et de gynécologie très bien. Mais les places sont chères, et les prétendants nombreux. Pour ma part, je suis tombé dans un service de pédiatrie à la pointe des pratiques. Le lavage d’estomac était pratiqué à visée rédemptrice chez les adolescentes suicidaires. Le décalottage forcé des petits garçons était érigé en primum movens afin de décomplexer le rapport que maman entretient avec le sexe de son fiston. Et le Questran (une pâte infâme indiquée normalement chez les adultes dans des cas très particuliers) avait valeur de panacée universelle pour guérir les diarrhées du nourrisson, les vomissements de la gastroentérite et les dermites du siège.

Après, il y a le stage aux urgences. Là, on commence à chercher le rapport avec la médecine générale, celle de premier recours. Il pourra être argué qu’ainsi le médecin généraliste de base pourra affronter dignement l’urgence vitale qui aura pris soin de prendre son rendez-vous une semaine auparavant pour venir faire son infarctus au cabinet.

En pratique, c’est le stage hospitalier que j’ai préféré. Faut dire, entre la pédiatrie préhistorique et la diabétologie… Et ça a l’avantage d’être suffisamment varié pour qu’on ne s’ennuie pas trop, en 6 mois. Du coup, j’en ai fait un deuxième. Là j’ai commencé à m’emmerder. Surtout que je faisais des remplacements en cabinet à côté de ça.

Hormis un vague rapport avec la notion de soins de premiers recours, ce n’est toujours pas avec ça qu’on apprend le métier. Pour être honnête, le seul intérêt, c’est peut-être d’apprendre à se demerder tout seul.

Et dans tout ça, il est demandé de faire un de ces stages en Centre Hospitalier Universitaire. En général, c’est le stage fait aux urgences. Les services de médecine sont souvent réservés aux internes de spécialité. Ce qui n’est pas plus mal, car l’hyperspécialisation n’a alors plus aucun rapport avec la médecine générale. Dans la pratique, j’ai plus l’impression que la seule justification de ce stage en CHU, c’est qu’il faut bien des petites mains pour faire tourner les urgences qui sont, comment souvent, la dernière roue du carrosse des hôpitaux, surtout universitaires.

Et enfin, un semestre chez le praticien. Là, les choses deviennent vraiment intéressantes. Les possibilités d’apprentissage y sont énormes. Pour peu qu’on tombe bien. On n’y va pas pour les connaissances fondamentales. Mais pour apprendre une façon de faire. De toute façon, il est illusoire de vouloir tout apprendre sur le bout des doigts. Les connaissances évoluent sans cesse. Alors autant ne pas s’encombrer la tête. Ce stage, on peut le faire une deuxième fois. Et depuis peu une troisième fois.

Sauf que.

Sauf quand on tombe sur un praticien qui confond maitrise de stage et remplaçant bénévole. La limite est ténue entre accueillir et former un interne, se permettre quelques fois de lui laisser gérer le cabinet pour aller donner un cours à la fac, et compter systématiquement sur lui pour faire bouillir la marmite. Certes ils ne sont pas nombreux, ces derniers. Mais comme souvent, c’est suffisant pour ternir l’image d’une profession déjà mal appréciée des jeunes étudiants en médecine. Et si c’est pour commettre ce qu’on reproche aux hospitaliers…

Donc au final, si on fait le compte de ces 3 ans, ça fait beaucoup de stages pour faire tourner l’hôpital, et peu pour notre formation. Mais c’est pas grave. On est que généralistes. Ça ira bien comme ça.

NB : Merci à toutetrien.fr pour la photo

 
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Monsieur Ladek

Aux urgences, comme ailleurs, mais c’est surtout là que c’est flagrant, il y a des situations qui sont rapidement merdiques. Si on ne veut pas se laisser déborder, il faut que ce soit clair dans sa tête. Savoir d’où on vient et où on va. Après, faut pas être buté borné non plus. Il faut adapter selon les situations. Mais si on n’a pas les grandes lignes en mémoire, on perd un temps phénoménal.

C’est le cas des petits vieux qui sont amenés pour « chute à domicile ».

Comme ça, on a envie de dire « et alors » ?

Généralement, si on demande à la petite mamie, elle minimise les faits. Genre c’était rien, juste un tapis qui passait par là, j’ai trébuché, ma fille a eu peur alors elle a appelé les pompiers mais c’est rien docteur, d’ailleurs je peux pas rester plus longtemps, y’a Felix qui m’attend, il faut que je sois rentré à 18h30 pour lui donner sa gamelle.

Si on demande à la fille de la mamie, elle vous dira que c’est terrible, elle arrête pas de tomber, la dernière fois il a fallu y aller à 3 h du matin parce que la voisine l’a entendue crier et c’est moi qu’elle a appelée parce que c’est moi qui ai les clés, alors vous comprenez il faut l’hospitaliser, lui faire une radio du cerveau et des prises de sang, voir pourquoi elle perd la tête.

Bref, c’est rapidement le bordel.

Le mieux, généralement, c’est de prendre aussi l’avis du médecin traitant.

Mais des fois c’est difficile de l’avoir au téléphone. Déjà, la mamie qui est tombée, ça arrive forcément à 19h, quand le cabinet est sur répondeur. Ou alors le dimanche matin… Ensuite, si par chance c’est arrivé en journée, un jour de semaine, il faut passer le niveau supérieur : la secrétaire. La secrétaire qui met l’appel en attente, « maison-médicale-bonjour-ne-quittez-pas-tulululu-lalalala (les 4 saisons de Vivaldi, hein, ou un aria de Bach, au choix) » avant même d’avoir eu le temps de lui dire que vraiment les 10 minutes en attente ça va pas être possible parce que la salle d’attente déborde et qu’il y encore 4 papis chuteurs à gérer.

Mais bon, passé le recueil du minimum d’informations, ça peut se gérer facilement, simplement et rapidement, ce qui est assez utile aux urgences.

En gros :

  1. C’est une chute isolée, mais une bonne, du style elle a passé la nuit par terre, et ça implique un certain nombre de complications à éliminer, et qui sont toujours les mêmes (fracture, hypothermie, déshydratation, rhabdomyolyse, c’est-à-dire destruction musculaire avec les risques qui en découlent, etc). Bref, que du « systématique ». Et généralement ça débouche sur une hospitalisation, même courte.
  2. Le « chute à domicile » est en fait un « chutes à répétition », et ça débouche également sur une hospitalisation pour rechercher une cause, mettre les gériatres sur le coup, l’assistante sociale, et adapter en fonction des moyens du bord, pour si possible un retour à domicile

En gros, ça débouche toujours sur une hospit’. Au moins pour bien avoir le temps de se poser et pas renvoyer une petite mamie chez elle sans avoir bien tous les éléments en main. Parce que tout le monde a pas non plus un généraliste au taquet qui a déjà tout fait, tout mis en place.

De temps en temps, il y a bien une infirmière un peu flippée qui t’envoie une petite mamie parce qu’elle s’est assise à côté du lit. Même si la mamie se plaint de rien. On sait jamais, il faut mieux assurer ses arrières. Alors ça peut-être un retour à domicile rapidement gérer.

L’autre jour, les pompiers m’ont amené M Ladek. 88 ans.

Chute à domicile.

Déjà, ça partait plutôt bien : arrivé à 10h un mercredi, et visiblement toute sa tête. Trop facile. Les pompiers m’ont dit que la voisine l’avait trouvé le cul par terre dans sa chambre, un peu à l’ouest, mais que visiblement, ça allait de mieux en mieux, il retrouvait ses esprits.

Effectivement, mon petit papi avait l’air de tenir le coup. Capable de suivre une conversation « normale », pas désorienté. Bien. Niveau antécédents médicaux, selon lui, une santé de fer. Pourquoi pas, c’est possible, on n’est pas obligé de se taper l’hypertension, le cholestérol, le diabète, l’arthrose de hanche et l’Alzheimer.

Un coup de fil à la fille, qui vit à l’autre bout de la France. Effectivement, pas de pépin de santé. Juste une chute de temps en temps. Mais vous savez, docteur, quand même, ces derniers temps il est un peu agressif. Et puis, il dort plus beaucoup la nuit et il somnole toute la journée. Bon, et puis il veut plus sortir. Et il veut pas aller faire les examens que le médecin lui demande de faire.

Okay. Un coup de fil au médecin (du premier coup !), qui me dit globalement la même chose que la fille, et qui insiste gentiment pour qu’on le garde et qu’on en profite pour faire le point sur ses troubles. De toute manière, vu la prise de sang, les muscles en ont pris un sacré coup et il faudra surveiller les reins et le réhydrater doucement mais sûrement.

C’est à peu près à ce moment de mes réflexions que l’aide soignante s’est étonnée de me voir là car le box d’examen de mon patient était fermé de l’intérieur. Effectivement, je ferme régulièrement à clé quand je suis avec un patient. Ça évite que la femme de ménage rentre changer le sac poubelle au moment où j’ai un doigt dans le trou de balle du patient. Mais là, c’était pas moi.

Donc mon petit papi était enfermé dans son box. De l’intérieur. Évidemment, on a bien une clé, mais c’est pas tous les jours qu’un patient s’enferme. Alors la clé, personne savait où elle était.

- « Monsieur Ladek ? Ouvrez-moi, c’est le médecin ! M Ladek ?

- Non, j’peuuuuxpaaaas, j’suis tout nuuuu !

Heiiin?!

- M Ladek, c’est pas grave, c’est le médecin !

- Noooooon

- Mais m’sieur Ladek, de toute façon, je vous ai déjà vu tout nu tout à l’heure !

- … Ah ?! D’accord »

Dans le box, c’était une boucherie. Mon papi avait arraché sa perf, du coup, il avait foutu du sang partout et avait voulu éponger avec les draps qu’il avait ensuite mis en boule dans un coin. Et lui, il était debout au milieu de ce carnage, à me regarder avec son air penaud, la chemise de nuit enfilée à l’envers, pas fermée, les baloches à l’air…

Mon chef de service qui passait par là : « dis donc Foulard, ton patient, il bat pas un peu la campagne ? »

Et l’aide soignante, derrière, morte de rire, qui rentre dans le box pour m’aider à le réinstaller, qui trouve que ça sent bizarrement la merde. C’est vrai que ça sentait la merde. Alors elle s’est mise en quête de l’origine de cette odeur. M Ladek trouvait, quant à lui, que c’était un peu bête de pas avoir mis de bidet dans les chambres. Mais, précisait-il, il avait fait ça bien.

Effectivement, il avait mis sa crotte dans l’électrocardiogramme que j’avais laissé sur la paillasse, l’avait proprement roulée en boule, et l’avait délicatement posée sur le chariot de l’infirmière, entre les compresses stériles et les flacons de bétadine.

Quand je dis que c’est finalement simple, les petits vieux chuteurs, mais que ça peut vite être le bordel…

 
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Petite mise au point

Je ne sais pas trop à qui je dois m’adresser.

Mais bon, voilà, il parait qu’il faut que j’aille repeupler les déserts médicaux.

Bien. J’espère qu’on ne compte pas que sur moi. Parce que, en l’état actuel des choses, avec mon copain, notre indice de fécondité risque de ne pas trop décoller.

Sinon ça me dérange pas trop. J’aime bien l’idée, médecine rurale et tout.

J’aime moins l’idée qu’on veuille m’y envoyer de force par contre.

C’est juste que, au départ, c’était pas vraiment dans le contrat. Je sais, oui, c’est des études publiques, payées par l’état donc par le contribuable.

Mais si on compte les 4 années d’externat payées 100€ pour l’équivalent d’un mi-temps.

Si on compte les 3 années d’internat où on peut, certes, prendre son indépendance financière, mais au prix d’un 50 heures par semaine, payé à peine plus que le SMIC horaire.

Si on compte les gardes de nuit, payées 7€ net de l’heure.

Si on prend en compte tout ça, de mon point de vue, j’ai quand même l’impression d’avoir bien payé ma dette et d’avoir bien contribué à l’effort national.

Et puis, pas la peine de nous faire croire qu’on va nous contraindre à nous installer à Troui-Sur-Purin, parce que, au final, ce seront toujours les mêmes andouilles qui ont un minimum de conscience professionnelle qui iront là-bas. Et ce seront toujours les mêmes rois de l’esbroufe qui passeront à travers les mailles du filet de l’Agence Régionale de Santé toute puissante et bienveillante.

Et comme je fais partie des couillons qui se font toujours avoir, peut-être parce que ma corde sensible, c’est mon devoir d’utilité sociale, peut-être parce que c’est dans ma nature d’être le dindon de la farce, et bien j’ai pris les devants.

La fuite en avant…

En plus, c’est peut-être étonnant, mais j’ai pas attendu d’avoir fini mes 9 années de médecine et d’avoir 28 ans pour rencontrer mon copain. Du coup, dans l’histoire, on est deux. Et lui aussi, il a un métier. Et il y a des métiers, comme ça, à la campagne, c’est pas possible.

Mais bon, comme j’ai bien culpabilisé à l’idée d’abandonner des légions entières de campagnards à leur triste sort, que quand même, ça me tente bien comme mode d’exercice, et qu’il est hors de question que je demande à mon copain de me suivre, la bouche en coeur et le petit doigt sur la couture du pantalon, on a coupé la poire en deux. On s’est trouvé un petit coin tranquille pour poser nos valises, à mi-chemin de son boulot à la ville, à mi-chemin d’un désert médical. Enfin, c’est pas vraiment morne plaine non plus. On dira plutôt un mi-désert médical. Du coup les patients devront faire un peu de route s’ils veulent voire le médecin. Mais moins que s’il avait fallu aller à la ville. Une mi-grande vadrouille quoi. Bon, du coup ça fait un truc un peu bancal, une presque solution qui devrait à peu près marcher. Mais on commence à avoir l’habitude. Composer et bricoler avec les bonnes idées des gens bien placés et les outils qu’on a bien voulu nous laisser sous le coude, c’est dans les gènes. Du moins, c’est dans le mien.

Pour dire comment je gère trop bien la bidouille, ma première voiture, elle était capricieuse. Elle ne démarrait que quand je débranchais la 3ème bougie. Pas la 2ème, ni la 4ème. La 3ème. Ce qui n’a aucun fondement mécanique, d’après mon garagiste qui m’a également appris que le « kit chaine » de ma moto était un « kit chaine », et non un « kitchen », comme je le croyais. Oui, parce que je suis nul en mécanique aussi. Et ma voiture, toujours la première, comme le ralenti ne fonctionnait plus, pour ne pas qu’elle cale à l’arrêt, il fallait que je freine avec le frein à main, comme ça, ça me libérait le pied droit pour appuyer sur l’accélérateur, tout en débrayant avec le pied gauche. C’est un peu compliqué à visualiser, je sais. C’est encore plus compliqué à réaliser …

Dans les gènes…

Autre chose.

Généralement, les internes s’installent là où ils ont fait leurs études. C’est quand même plus pratique. On connait le coin, on connait les hôpitaux, les spécialistes, on sait où adresser les patients. On se fait un carnet d’adresses en quelque sorte.

Et comme on n’est pas que des machines, et qu’on ne vit pas qu’à l’hôpital, on se débrouille pour se faire son trou à côté. On essaie un peu de travailler l’épanouissement personnel.

Du coup, au bout des trois ans, on a moyennement envie de partir.

C’est pour ça que, comme je suis prévoyant, on a débarqué dans notre bled dès le début de mon internat.

Même pour les stages hospitaliers c’était jouable. Avec tous les petits hôpitaux de périphérie, j’avais de quoi me tisser un maillage de contacts pour mon exercice futur.

Sauf pour le stage en CHU (Centre Hospitalo Universitaire). Là, il a fallu faire de la route. Tous les jours la moto pour faire les 50 bornes dans la jungle des bouchons. C’est fou l’inconscience de mon cerveau. Chaque matin pour aller bosser, je manquais de peu de me prendre une voiture qui déboitait et de finir dans la glissière de sécurité. Mais je me disais que noooooon, je suis prudent et que c’est quand même pas tous les jours qu’un motard se fait dégommé. Et chaque jour aux urgences, je voyais débarquer 1 ou 2 pauvres gars qui s’étaient fait exploser un fémur ou une cheville. Sans compter ce qui ne faisaient que passer par le sas des urgences pour partir directement réanimation chirurgicale.

C’est couillon pour moi, parce que depuis que j’ai fait ce fameux stage, il n’est plus obligatoire…

Et puis, je voudrais dire aux gens qui s’occupent du département de médecine générale de ma fac, que c’est bien beau de faire les fanfarons lors de la remise des bourses aux internes qui s’engagent à aller travailler dans un coin paumé. Mais ce qui serait cool aussi, c’est qu’ils ne proposent pas que des stages chez des praticiens exclusivement citadins. Parce que déjà, rebelote, il faut se farcir les 2 heures aller, 2 heures retour dans les bouchons, ou bien risquer sa vie en moto, au choix. Et ensuite, parce que je veux bien apprendre la médecine générale en cabinet de ville, mais je doute que ça m’apporte grand-chose pour mon petit cabinet de campagne. Ce n’est pas vraiment le même boulot quand il y a un hôpital et 3 cliniques à moins d’un kilomètre du cabinet, et quand le premier centre hospitalier est à 40 bornes. Et c’est pas les mêmes patients non plus.

Juste comme ça, pour information.

Surtout qu’il y en a, des médecins gé’ de campagnes qui voudraient accueillir des internes, mais dont les pontes de la fac ne veulent pas, parce ces médecins ne sont pas assez bien à leurs yeux. Mais de temps en temps, il faudrait peut-être qu’ils revoient leurs exigences à la baisse, si on attend de nous qu’on fasse moins les fines gueules.

Enfin voilà

C’est tout

NB : Merci à toutetrien.fr pour l’extrême gentillesse qu’il a eue en m’autorisant (à posteriori) à utiliser une de ses photos. Faites un saut chez lui, y’a quelques photos qui valent le détour.

 
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