Au mois de novembre, j’aurai fini mes études de médecine.
9 ans c’est long. En même temps, ça passe vite.
3 ans de pure théorie sur les bancs de la fac, avant de pouvoir approcher le premier patient.
Puis 3 ans d’externat.
A choisir mes stages méticuleusement.
A éviter les services où l’externe fait office de petite main ouvrière bon marché. Et ceux où l’étudiant qui veut faire de la médecine générale est considéré comme une grosse feignasse manquant d’ambition.
Je l’ai entendu, que je valais mieux que « ça ». Que je m’emmerderai, dans mon petit cabinet de petit docteur, à faire de la petite bobologie. Que si je voulais faire de la médecine générale, je n’avais qu’à aller dormir au fond du couloir et qu’on viendrait me réveiller quand le stage serait terminé.
Et enfin 3 ans d’internat.
A ne pas compter les heures de travail. Payé moins que le SMIC horaire.
A enchaîner gardes et astreintes.
A annuler mes sorties du week-end au dernier moment pour venir faire l’astreinte du co-interne qui se tape sa 7ème gastro du semestre.
A faire demi-tour en allant chez mes parents pour le nouvel an, parce que l’interne de garde vient d’appeler, qu’il a la grippe et qu’il ne pourra pas être là.
A travailler avec des méthodes imposées, que j’en avais tellement ras le bol que j’ai fait mes premiers rempla dès que j’ai pu.
Et donc maintenant, il me reste deux mois.
Je termine sur ce stage en cabinet, plutôt bien foutu avec ses 3 grosses journées de présence. Ça me laisse le temps pour un remplacement régulier, que je ne pourrais pas faire si j’étais à l’hôpital. 2 jours par semaine, où je peux faire à ma manière. Et qui, en plus, me rapporte autant que mon salaire d’interne. Un rempla qui durera jusqu’en janvier, avec quelques gardes en maison médicale le dimanche, histoire de participer à la permanence des soins et de compléter le manque à gagner quand je n’aurai plus ma paye d’interne.
Et puis après ?
On verra bien.
J’ai déjà quelques propositions de remplacement à droite, à gauche. Réguliers ou ponctuels. Pendant les vacances, en dehors des vacances. Ce ne sont pas les offres qui manquent.
Il faudra que je vois à quel DU (diplôme universitaire) je m’inscris en premier. Que je case ça avec les remplacements. Ça ne devrait pas être trop dur.
Ah, et il y a aussi deux ou trois activités extra-professionnelles que je vais pouvoir glisser au milieu de tout ça. Des trucs que je vais enfin faire puisque je serai à peu près maître de mon emploi du temps. Du moins, plus qu’à l’hôpital.
Bref, un avenir très incertain et très effrayant…
Alors Mme Le Chef Du Bureau Des Internes Et Des Praticiens Etrangers En Formations, Du Département Des Ressources Humaines Médicales, De La Direction De La Politique Médicale De L’Assistance Publique Hôpitaux de Paris, c’est super gentil de penser à moi en me proposant un poste de « faisant fonction d’interne » (FFI pour les initiés) au sein de vos hôpitaux, à compter du premier novembre.
Quand j’ai reçu votre courrier il y a quelques jours, j’avoue que je me suis senti soulagé. Moi qui avait peur de me retrouver sans le sous, sans emploi, à manger des coquillettes au premier jour de ma vie de grande personne.
Et puis, vraiment, c’est tentant :
Une «rémunération équivalente à celle que vous percevez actuellement»
C’est à dire une misère par rapport à ce que je suis en droit et en capacité d’attendre au regard de ma formation, et surtout de ce que me rapporte déjà les remplacements.
impliquant « un engagement à exercer des fonctions identiques à celle des internes de médecine générale » ainsi qu’une «obligation de gardes»
En gros c’est parti pour un remake du bagne, version no limit. Et pour une poignée de sottises.
Tellement tentant que les prétendants doivent se battre pour décrocher une place ! Et que vous vous sentez obligée de me prévenir : attention!! jeune interne de médecine générale en dernier semestre qui va bientôt se retrouver tout désemparé de pas savoir quoi faire de ses 10 doigts après 9 ans d’études, c’est « dans la limite des postes disponibles sur nos hôpitaux » ! Des fois que j’aille me plaindre pour publicité mensongère.
Genre « aujourd’hui grande promo sur le camembert, les petits pois et les postes de FFI. Qui n’en veut ? Rah mais non monsieur, on a tout vendu les places pour les internes, regardez, c’est écrit en tout petit en bas : offre limitée aux 50 premiers pigeons, euh clients… »
Non, vraiment, il n’y a pas à hésiter. Je pense que je vais repartir pour un tour.
Après tout, c’est pas comme si on manquait de médecins généralistes dans nos villes et nos campagnes, et que les petits nouveaux tardaient de plus en plus à s’installer.
Ah, on sent qu’il y a eu de la concertation là. Une bonne politique de santé publique :
« Tiens! Regardez. Y’a une bande de vieux croûtons qui s’est réunie et qui a dit qu’il fallait balancer les jeunes médecins à Troui-Sur-Purrin et à Boulet-Les-Trous, de gré ou de force, pour repeupler les déserts médicaux. Mais nous, on va faire not’ sauce discrètement et on va s’les garder sous l’coude pour trois fois rien, en leur faisant miroiter des conditions qui vont pas en croire leurs yeux. »
Vous avez raison les gars, vous êtes sur la bonne voie.
NB : ok, je sais qu’en vrai, les FFI, ce sont des médecins qui n’ont pas encore la thèse. Mais merde, c’est pas comme si on nous serinait le crâne qu’on est formé pour faire de la médecine am-bu-la-toire ! En cabinet quoi. Alors, recruter des jeunes, préparés pour la ville, pour les mettre à l’hôpital, c’est un peu de la dé-formation, non ? Et puis bon, sans la thèse, on peut quand même remplacer, hmmmm ? Et qu’en pensent les médecins installés qui galèrent pour trouver un remplaçant ?

Pas de chance pour toi. Ça tombait le mauvais jour. Deux heures perdues dans les bouchons pour faire 40 km, ça ne m’avait pas mis dans de bonnes conditions pour travailler sereinement. Déjà que ce n’est pas joli. Les créneaux de consultation sont passés de 30 minutes à 15 systématiquement et les patients étiquetés « chiants » me sont discrètement refourgués.
De la quatrième à la sixième année de médecine, nous sommes grassement rétribués pour nos matinées de stage à l’hôpital. Une bonne centaine d’euros mensuels.
L’autre matin en arrivant aux urgences, j’ai fait remarquer aux infirmières que ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu la mère
Il est dit, quelque part dans un texte obscur pondu par nos têtes averties, que pour être un médecin généraliste dûment certifié, nous devons avoir brillamment (ou pas) rempli nos fonctions d’internes dans différents stages. L’ordre étant laissé au choix de l’intéressé.
Aux urgences, comme ailleurs, mais c’est surtout là que c’est flagrant, il y a des situations qui sont rapidement merdiques. Si on ne veut pas se laisser déborder, il faut que ce soit clair dans sa tête. Savoir d’où on vient et où on va. Après, faut pas être buté borné non plus. Il faut adapter selon les situations. Mais si on n’a pas les grandes lignes en mémoire, on perd un temps phénoménal.
Je ne sais pas trop à qui je dois m’adresser.