Cent balles et un Mars

La première fois que j’ai vu M Diouf, j’avais été prévenu par les secrétaires. Il avait rendez-vous en fin d’après-midi, et exceptionnellement, j’avais 2 minutes et demie d’avance, chose rare car dans ce cabinet : malgré mes supplications sans cesse renouvelées, les rendez-vous étaient désespérément pris tous les quarts d’heure. Ce qui est largement insuffisant. Pour moi du moins. Genre 20 minutes pour la consultation en elle même, 2 minutes pour la feuille de soins papiers, 2 minutes pour la deuxième feuille de soins papier parce que je me suis trompé dans la date sur la première feuille de soins papier, 3 minutes pour la troisième feuille de soins papiers parce que le patient a la CMU ou l’AME et qu’il me le dit seulement au moment de lui donner la deuxième feuille de soins papier (oui, 3 minutes parce qu’il y a le numéro de sécu à 92 chiffres à recopier, que j’ai toujours peur d’oublier un zéro entre le troisième zéro et le quatrième zéro), etc etc etc. Bref, au bas mot comptez 27 minutes si je suis en forme.

La secrétaire m’avait fait passer un petit mot

« ton rendez-vous est arrivé, il a dit que tu avais intérêt à le prendre à l’heure »…

Pendant une seconde, l’idée de le prendre avec 5 minutes de retard m’a paru jouissive. Juste pour voir ce que ça déclencherait.

Et puis je me suis dit que non, pas bonne idée. On sait jamais les réactions des gens, c’est vrai ! Je l’ai pas non plus pris en avance. Faut pas déconner. Les yeux rivés sur ma montre, j’ai attendu 18h45 pile. Oui, parce que ma montre fait référence.

Donc 18h45, hop, hop, salle d’attente, M Diouf, c’est à vous.

Et là, un black monstrueux, en costume de vigile dont les coutures étaient mises à mal par une masse musculaire travaillée par des kilos de fonte, se lève en secouant lentement la tête de droite à gauche.

« Tsss tsss tsss »

Silence…

« Je suis trrrrès mécontent docteur »

Et bah voilà mon pauvre garçon, ta montre est foutue, t’es à la bourre en fait.

Et puis je me suis dit, ta montre, on s’en fout, de toute façon, t’es mort.

Pendant une seconde, j’ai envisagé l’idée de me faire passer pour le brancardier, ou l’étudiant infirmier, mais en cabinet, ça manquait de crédibilité. Et puis de toute manière, il était déjà planté devant moi à attendre qu’on y aille.

Je lui ai servi mon plus grand sourire, surtout pour me donner une contenance, et lui ai montré le chemin.

En fait, j’étais à l’heure. Son problème résidait plus dans l’insatisfaction qu’il avait de sa prise en charge médicale. Pour faire court, et puis honnêtement, je n’en garde qu’un souvenir lointain, il n’avait pas franchement compris toutes les subtilités de la rhinite allergique (rhume des foins pour les novices), sa récurrence, et l’autogestion de son traitement. Ou alors on lui avait pas expliqué, ce qui est possible aussi.

En gros, ça donnait un truc du genre « les médecins sont des charlatans, des escrocs, ile me donnent des pilules, mais dès que j’arrête les pilules, ça recommence ». Bah oui coco, c’est le principe. Assieds toi là, look at me, je vais t’expliquer.

La secrétaire m’avait aussi prévenu

« le patient se débrouille toujours pour ne pas payer, d’ailleurs, le Dr Bidule (la remplacée) voudrais que tu vois ce que tu peux faire ».

Voui voui voui. Alors déjà je vais m’occuper des mes émoluments, après je verrais.

Effectivement, ça a été épique. Je dis pas que je cours derrière l’argent, mais si on me prend pour un con, j’apprécie moyen. En l’occurrence, il a tenté le coup du « j’ai que la carte bleue ». Manque de bol, le Dr Bidule l’accepte. Alors il m’a fait un joli petit manège, à base de : je sors ma CB ; je la range sans te l’avoir donner ; je la ressors, je la rerange, ah merde tu veux pas me donner mon ordonnance, alors je la sors encore, je te la tends, et puis non ». Au final, il me l’a donné, à contrecœur.

Il a mis 3 plombes à composer son code.

Et quand le ticket est sorti et que je lui ai donné son ordonnance, il m’a craché un éloquent

« Ah ! Vous êtes content hein, vous l’avez eu vot’ fric ! ».

 
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7 réponses à Cent balles et un Mars

  1. Habib_Potter dit :

    Les gens sont vraiment graves x)
    Bon courage !

  2. Ping : Cent balles et un Mars | Jeunes Médecins et Médecine Générale | Scoop.it

  3. Naï dit :

    J’ai adoré le «Look at me, je vais t’expliquer» ! Trop fort Dr Lapinou, la persévérance paye toujours ! C’est le cas de le dire…

  4. Anne-Marie dit :

    Excellent !!!
    Vive les blogs des jeunes médecins…je suis plus ancienne. J’ai découvert ces blogs grâce au merveilleux livre de jaddo, je suis en train de devenir accro…

  5. marc le glaunec dit :

    On les connait tous, ces pervers-là. Ils ne viennent pas se faire soigner, ils viennent se payer un médecin, dans tous les sens du terme. Alors c’est clair, a la fin de la consultation, tu lui dis: « Monsieur, je tiens votre dossier médical à la disposition du confrère de votre choix, et je ne veux plus que vous franchissiez la porte de mon cabinet, sauf maintenant pour en sortir. » C’est fini, tu le vois plus, et vu la démographie médicale, il va surement changer de ton….
    Je l’ai fait de multiples fois, ma patientèle n’a pas baissé, et mon taux d’acidité gastrique a fortement baissé. Cela dit, je suis quand même passé au bout du compte au salariat ultramarin…
    Une remarque, si quelqu’un se permet de te parler comme ça, la consoeur que tu remplaces y est aussi pour quelque chose. L’incivilité, l’agressivité, voire la violence de certains de nos patients ont grandi sur le terrain de la lâcheté et de la vénalité des médecins.
    Mort à la médecine libérale!!!
    Hostile à l’anonymat des idées, je signe: Docteur Marc Le Glaunec, île de Rurutu, Polynésie Française

  6. Anne dit :

    Bonjour
    j adore votre blog! Mon collègue et moi même nous sommes kinés à domicile et je dois dire qu’on en voit des vertes et des pas mures aussi! surtout concernant les reglements des honoraires….eh oui tout es du aux patients! le tiers payant, la part secu et complementaire….c est bien connu les soignants « vivent d amour et d’eau fraiche parce que vous vous etes jeunes…. » dixit Mme B.

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