Elle arrive pas à dormir…

Il est 8h45 quand j’arrive aux urgences. La relève se fait à 9h. Un passage par la chambre de garde pour poser mon sac, me changer et c’est parti pour 24 heures.
Je suis interne de médecine générale en dernière année d’étude (si tout va bien… car pour ma thèse, j’avance, mais pas si vite que ça). J’ai déjà fait un semestre de stage aux urgences d’un CHU parisien (comprenez un stage dans la cour des miracles d’une usine hospitalière), et pour des raisons pratiques, je fais de nouveau un semestre aux urgences. Mais ce coup-ci, j’ai choisi un petit hôpital francilien assez éloigné. L’ambiance y est plus détendue, la charge de travail moins lourde et surtout la gestion du temps de présence intéressante : nous ne faisons que des journées de 24 heures. Certes c’est long 24 heures, et deux fois par semaine, ça revient assez vite, mais ça dégage pas mal de temps libre pour les autres activités.
Ce matin, il n’y a qu’une seule patiente non encore vue. Les médecins qui sortaient de garde ont probablement jugé que ça pouvait attendre la relève. L’infirmière qui l’a installée dans un box de consultation m’explique que c’est une petite mamie qui vient car elle n’arrivait pas à dormir. Présenté comme ça, c’est vrai qu’on serait tenté de se demander pourquoi elle vient nous emmerder un dimanche matin pour si peu, sachant surtout qu’on pourra probablement pas y faire grand chose. Mais je me suis rendu compte qu’il fallait souvent se méfier des motifs de consultation rapportés par un tiers. Entre les patients étiquetés « gastro » qu’on laisse en salle d’attente, qu’on voit en dernier et qui ont une authentique appendicite et qui douillent depuis 4 heures sans anti douleurs, et les éruptions cutanées qui sont en fait des varicelles et qui sont restées à attendre en salle d’attente avec toutes les jeunes femmes possiblement enceintes des urgences gynéco, les nourrissons des urgences pédiatriques qui attendent leur tour dans la salle d’attente qui est commune avec celle des urgences adultes, j’ai appris qu’il fallait attendre d’avoir le patient en face de soi avant de se dire que c’est un gros relou qui a rien compris aux systèmes des urgences hospitalières.
Bref, je vais voir ma « petite mamie » qui attend sagement sur son brancard. Et elle m’apprend que oui, elle a du mal à dormir. Mais pas depuis si longtemps que ça en fait. C’est depuis que son fils de 58 ans a eu un accident de voiture lors d’un voyage en Afrique et qu’il est resté dans le coma pendant plusieurs jours. Alors elle se fait du soucis pour lui. Même si maintenant il va bien, elle a quand même un peu peur de le perdre. Elle a bien un autre fils, celui qui habite aussi dans le coin, mais lui, c’est pas pareil, elle ne le voit plus car elle ne s’entend pas avec sa belle-fille. Alors elle n’a que lui qui lui rende visite. Et puis, il y a toutes ces douleurs. Aux genoux, aux hanches, au ventre. Cette constipation, et puis aussi cette diarrhée, et mes vertiges, « et tout fout le camp à mon âge vous verrez ».
Alors on a pas mal discuté. De son fils, de l’inquiétude qu’elle avait, pour lui, pour elle-même aussi. L’inquiétude de le perdre. La peur qu’il lui arrive quelque chose à elle, et qu’elle ait à le déranger lui, alors qu’il sort de son accident et que ce n’est plus aussi facile. D’ailleurs elle a même demandé une téléalarme dont elle porte le boitier d’alerte autours du cou, comme ça s’il lui arrive quelque chose, elle ne dérangera personne, ni lui, ni son autre fils qu’elle ne voit plus et dont la femme ne verrait pas d’un bon œil d’être appelée à une heure du matin parce qu’elle s’est pris les pieds dans le tapis en allant aux toilettes.
Alors, qui irait lui dire qu’elle est venue nous casser les pieds aux urgences, elle qui a si peur de se retrouver abandonnée de son fils et qui n’ose déranger personne.
C’est ce que je me dis ce matin après l’avoir écouté. Mais il est 9h, et je prends seulement mon service. Pas sûr que si elle était venue en pleine nuit pour le même motif je l’aurai écoutée avant de l’envoyer paître en lui disant que ça n’est pas un motif de consultation aux urgences. Car j’ai dû en renvoyer quelques uns se faire voir ailleurs. Des qui venaient juste pour parler un peu, pour avoir une oreille qui entende leurs craintes et leurs angoisses. Des gens qui venaient avec une douleur à la con qui ressemblait à rien mais qui avaient juste la peur au ventre.
Elle est repartie chez elle ma petite mamie, sur son brancard (oui parce qu’aux urgences, on arrive pas à avoir un VSL – véhicule sanitaire léger qui coute moins cher à la sécu mais qui rapporte moins à la compagnie d’ambulance -, on n’a que des ambulances, donc même si vous venez pour une poignet cassé, vous repartirez en ambulance, saucissonné sur un brancard). Elle était contente et elle m’avait trouvé bien gentil comme jeune docteur.
Ca ma fait plaisir qu’elle m’ait trouvé gentil, et surtout ça a flatté mon égo qu’elle m’ait appelé docteur alors que je suis juste médecin, interne et pas encore thésé donc pas encore docteur. Mais ça m’a fait aussi un peu honte en me rappelant tous ceux que j’avais envoyé chier parce que je n’avais pas envie/le courage/le temps/suffisamment dormi.
 
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5 réponses à Elle arrive pas à dormir…

  1. Moi dit :

    Un nouveau médecin blogueur… Et un bon en plus.
    Bienvenu dans la cours des grands bloggeurs que compte internet, en espérant que tu t’y fasses une petite place, car comme médecin, tu es bon. Et pas juste comme médecin hein… comme Homme aussi.
    J’espère que tu arriveras à transmettre tes émotions, et la passion qui t’anime, et que les personnes te rendant visite sur ton blog, pour quelques minutes, pourront partager ta petite vie de médecin, remplie de grands bonheurs et de petits malheurs…

  2. Bienvenue dans la blogosphère médicale !
    Bravo pour ce premier article « prometteur ». Je pense que tu ne peux pas te reprocher d’avoir probablement envoyé chier quelqu’un, dans les circonstances que tu énumères. Tu es certes médecin, mais pas un surhomme. Et au milieu de la nuit, après 20h de boulot d’affilée, il n’est pas forcément aisé d’être à l’écoute, et d’être un médecin parfait. Malheureusement, nous avons tous un jour « maltraité » un patient sans le vouloir, ou sans s’en rendre compte sur le moment… le tout c’est d’essayer de l’éviter au maximum, et d’accepter que c’est un des « risques du métier ». (cf l’article de Borée sur le sujet, celui où il s’adresse à Martin Winckler).

    J’attends la suite :-)

  3. docteurmilie dit :

    Bienvenue dans la blogosphère!!!
    il faut jamais qu’on oublie d’être gentil comme tu l’as été avec cette patiente , même quand on sera des grands docteurs…
    même si on a pas toujours la possibilité morale ou temporelle d’être toujours aussi disponible, cette façon d’être, au final, c’est ce qui est le plus important …
    et merci de m’avoir mis dans tes liens …

  4. Marine dit :

    Chic ! Un nouveau blog de doc (J’m'arrête à la première syllabe , faudra finir ta thèse pour avoir la deuxième ! :) ) !
    J’en lis pas mal et je viens de tomber sur le tien . Je fini juste la lecture de tes premiers billets , et tout de suite te voilà ajouté dans les « favoris » .
    De l’humour , une grande simplicité, de la sincérité , une écriture fluide et vivante ! Tout pour plaire sur la blogosphère !
    Hâte d’en lire encore .

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