Une histoire de tapis

Quand tu es venu aux urgences, tu n’avais pas l’air très inquiet. Tu te serais même passé de venir, mais c’était probablement plus pour rassurer quelqu’un d’autre que tu étais là. Ton amie ? Ou alors ta sœur ? Ta mère, peut-être ?

Bref, tu n’avais pas l’air très convaincu. Ton histoire était complètement merdique, je n’y ai pas compris grand chose. Je crois même que ça n’était pas bien clair non plus dans ta tête.

Tu venais pour une histoire de fièvre qui durait depuis plus d’une semaine. Et puis tu avais mal. Pas beaucoup. Mais partout. Comme quelqu’un qui a de la fièvre en fait. Mais ça, ce n’était pas évident pour toi.

En fait, tu devais être plus inquiet que tu n’en avais l’air. Et c’est surtout parce que tu avais la trouille que ça ne t’arrangeait pas trop de venir.

Tu as essayé de rationaliser tout ça pour te rassurer. Des relations de cause à effet sans queue ni tête. Si tu avais des courbatures, c’est parce que tu t’étais foutu sur la gueule avec tes voisins. Tu parles. Pour la fièvre, tu n’avais pas trop d’explication.

Tu n’avais aucun autre symptôme. Que dalle. Rien à se mettre sous la dent pour expliquer ça.

J’ai ouvert le tiroir « fièvre inexpliquée ». C’est pas mon préféré pour être honnête. J’ai toujours peur d’oublier un truc, et j’hésite toujours sur les examens que je vais demander en premier lieu. J’ai toujours envie de rajouter un truc, en me disant que ça se pourrait bien que ça soit ça aussi. Et puis j’ai ma petite alarme « trou de la sécu » qui sonne, et je me dis qu’il sera toujours temps de faire ça plus tard.

Je t’ai examiné. Tu avais des ganglions un peu partout. Rien d’autre. On a continué à discuter. Tu revenais de Guadeloupe. Bon. Fièvre au retour d’un pays tropical ? Est-ce que la Guadeloupe peut-être considéré comme un pays tropical ? Disons que oui (au hasard hein). Le Palu? Passons sut le fait que je ne savais pas si la Guadeloupe est une zone impaludée. Peut-être la dengue ?

De mon tiroir, j’ai aussi sorti les questions qu’on ne peut aborder qu’après avoir fait un peu plus connaissance. Tu m’as dit que non, ça brulait pas quand tu pissais. Que ça allait mieux depuis qu’un médecin t’avait donné ce médicament pour la chaude pisse que tu avais attrapée…

Tu m’as expliqué que cette chaude pisse, tu l’avais chopé après un premier rapport non protégé avec ton amie que tu fréquentais maintenant depuis 4 ans. Bah oui, vous vouliez avoir un gamin, alors vous avez viré les capotes.

Dans le package prise de sang-analyse d’urine-etc, je t’ai proposé la sérologie VIH. J’y croyais moyennement, toi aussi, mais tu l’as acceptée.

Et puis j’ai récupéré la biologie sur le serveur : normale. Pour la sérologie VIH, on ne donne pas ça via l’informatique. Trop confidentiel. J’ai appelé le labo. Par téléphone non plus, on vous envoie le résultat papier à votre nom. Passons sur le fait que le résultat papier m’est parvenu par le pneumatique de l’hôpital, sur une feuille volante, lisible par tout le monde, « à l’attention du Dr Foulard » écrit au crayon papier dans la marge. Niveau confidentialité…

Sérologie VIH méga positive. Et merde.

J’ai rappelé le labo.

«  Non Dr Foulard, pas besoin d’un deuxième prélèvement, c’est un test de dernière génération, donc pas besoin de confirmation. Par contre il faut toujours faire la deuxième prise de sang pour le super test référence encore plus dernière génération, mais qu’on le fait pas ici mais à Paris et qu’on aura les résultats dans 5 jours. »

Okay, notre test dernière génération est super fiable, mais il faut quand même en faire un autre sur une autre prise de sang. Why not.

«  Et le patient, je lui dis quoi ? Je lui annonce ou je lui annonce pas ? »

«  Bah faut attendre la confirmation hein. Avec notre test c’est sûr à 99% mais faut quand même envoyer les tubes à Paris. Vous avez qu’à lui dire qu’on a un doute. »

Génial. Je dis au patient qu’on a un doute, qu’il faut faire une autre prise de sang, qu’il rentre chez lui et qu’il aura les résultats dans 5 jours, au revoir, gros bisous ça va bien se passer. Facile.

Je crois que je me suis complétement raté. Déjà, ça devait se lire sur mon visage « mon pauvre, comment je suis trop malheureux pour toi, ça va aller, viens que je te serre dans mes bras ».

Je t’ai sorti un vieux truc foireux, du style « bon, bah la prise de sang, c’est pas tout à fait normal, hein, alors, euhhh, on va en faire une deuxième qu’on va envoyer dans un autre labo, parce que nos appareils, y sont pas assez bien ».

Je regardais le bout de mes baskets, les mains dans les poches de ma blouse trop grande pour moi. Je pensais, pourquoi moi ? Pourquoi toi ? Tu as mon âge, tu es né la même année que moi. On fait tous des conneries. Mais toi, t’as fait les choses bien. T’as mis des capotes, t’as pas déconné, ou du moins c’est ce que tu m’as dit. Et au bout de 4 ans, t’as cru qu’il y avait pas de risque. Parce que tu savais pas. Parce que quelqu’un a pas fait son job de t’expliquer. Et c’est tombé sur toi. Et aujourd’hui, t’es là devant moi à écouter mes salades, dans cette salle trop éclairée, trop froide, trop sale. J’ai même pas le courage de te regarder dans les yeux pour te sortir mon baratin.

Comme tu répondais rien, j’ai relevé la tête. Tu me regardais fixement, comme si le temps s’était arrêté. On est resté à se regarder. Ça a duré une éternité. Au bout d’un moment, j’ai haussé les épaules, ça t’a réveillé. D’une voix étouffée, tu m’as demandé si tu avais le SIDA. C’était plus un constat qu’une question.

C’était un vendredi soir, je t’ai expliqué qu’on aurait les résultats en début de semaine et qu’il faudrait voir le docteur machin qui gère ça sur l’hôpital. Je t’ai donné le numéro pour prendre le rendez-vous. Je t’ai aussi dit de mettre des préservatifs maintenant. Je trouvais ça un peu déplacé, mais je crois que j’avais pas trop le choix.

Je trouvais bizarre de te laisser partir comme ça, alors je t’ai demandé si ça irait, et je t’ai proposé de revenir si tu en avais besoin. Revenir aux urgences pour discuter… Je t’aurais bien dit quelque chose d’autre, mais c’est tout ce qui restait au fond de mon tiroir.

 

C’était il y a quelques semaines. Le lendemain, j’avais balayé ça sous le tapis, oublié, avec toutes les autres histoires du même acabit. Mais il y a quelques jours, le labo m’a envoyé le formulaire de déclaration obligatoire à renvoyer à la DDASS. Alors c’est ressorti. Et là, ça veut plus rentrer sous le tapis.

 

NB : Le VIH est une maladie à déclaration obligatoire, mais le nom du patient n’est pas renseigné. Cette déclaration anonymisée sert pour les statistiques épidémiologiques. Ce n’est pas une déclaration des patients séropositifs.

 
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12 réponses à Une histoire de tapis

  1. docmam dit :

    Ouille.
    Pas facile, et – je croise les doigts – j’ai jamais eu à annoncer ça.
    C’est joliment raconté en tous cas, très touchant.

  2. Naï dit :

    Ouais, rien que pour des trucs comme ça je pourrais pas faire ce métier…
    Le billet est très bien écrit.
    Merci et courage, pour ce que ça vaut…

    • drfoulard dit :

      Merci,

      Tu sais, ce n’est pas tous les jours qu’on est confronté à ça!
      Regarde Docmam et Souristine : elles n’ont toujours pas rencontré cette situation, et pourtant elles ont plus d’expérience que moi!
      Il y a bien plus de bons moments que de moments comme ça dans notre boulot.

  3. Dr_Ventouse dit :

    On ne s’y fait jamais, à ce genre d’annonce.
    L’importance des mots. Espoir, soutien et bonne orientation.
    Sale maladie, qui trop souvent encore est synonyme de mort sociale.

    Joli billet.

  4. Souristine dit :

    Beau billet pour une histoire bien moche.

    Moi non plus je n’ai jamais eu à annoncer une séropositivité. Malgré une grosse frayeur à l’occasion d’un faux positif en début de grossesse…

  5. dr walad dit :

    Difficile moment que celui de l’annonce et surtout peu approprié à la consultation aux urgences. Dans les contextes à (plus) forte prévalence (DOM-TOM, humanitaire), on essaye de s’interdire la prescription de sérologies aux urgences et on oriente les patients vers les services adaptés (CDAG, consult maladie inf…), qui ont une approche globale du patient (info, conseil, diagnostic, proposition de PEC).
    D’autant plus que le statut sérologique n’avait probablement pas de conséquence thérapeutique immédiate dans la prise en charge de ton patient…

    Bravo pour ce billet et les précédents!

    • drfoulard dit :

      Effectivement, je pense que le lieu est particulièrement peu adapté.

      Je suis par contre étonné qu’à certains endroits on essaye de limiter la prescription de sérologies VIH puisque le maître mot aujourd’hui semble être plutôt le dépistage à toute occasion. J’ai souvenir d’un stage aux urgences ou non avions même le dépistage du VIH grâce à une goutte de sang prélevée au doigt. Si ça n’est pas pour promouvoir le dépistage!

      Je pense par contre que le résultat n’aurait pas dû être rendu aux urgences, mais lors d’une consultation dédiée. Mais à qui transmettre le résultats? Au médecin traitant qui n’a rien demandé?

      Bref, après coup, il est facile de rejouer la partie. Toujours est-il qu’aucun cours sur l’annonce de la maladie ne pourra jamais nous rendre cette partie du boulot plus agréable.

      • marc le glaunec dit :

        J’ai eu à faire cette annonce à des patients. Et puis d’autres aussi, genre cancer multimétastasé.
        Ya pas de bon moment.
        Ya pas de bon endroit.
        ya pas de bonne manière de faire.
        La fameuse « annonce en deux temps », c’est de la daube.
        La « consultation dédiée », c’est de la daube aussi.
        Tu exprimes une vérité implacable. Tu y mets tout ton cœur. T’as envie de pleurer, t’es en colère, tu cherches les doux mots qui n’existent pas.
        Tu fais le mieux que tu peux, ya pas de recette, de toute façon faut bien le lui dire.
        Et puis tu acceptes d’être le méchant, le porteur des mauvaises nouvelles, probablement celui à qui on reprochera ensuite d’avoir mal dit les choses, pas assez franchement ou bien trop brutalement, ya pas de milieu. Essaie de les comprendre: il faut bien un coupable, non?
        Bref, t’es le médecin.
        Salut à toi, douloureux confrère…
        (j’ai une théorie sur la nécéssaire souffrance du médecin)

  6. DocAste dit :

    Merci DrFoulard pour ce billet !
    Je ne me suis, moi non plus, encore jamais trouvé dans cette situation… ça arrivera surement un jour vu que depuis mon installation je vois de plus en plus d’ados… qu’on parle de sexualité… que beaucoup / trop prennent tout cela avec légèreté… alors voilà… ça arrivera sûrement … je penserai alors à ton patient, sans aucun doute.
    Allez bisous bisette tiens, pour la peine !
    DocAste

  7. Bilou dit :

    Votre histoire m’a rappele l annonce que j ai du faire de séropositivité en 1985 après un don du sang …(contexte d alors ..jeune medecin..)malaise du dit patient qui se met à faire un epistaxis sous le coup de l émotion..3 ans plus tard dans le métro parisien, je l ai revu et nous avons longuement discuté ( il n avait averti personne de son entourage. …) mon « tapis »est bien rempli mais ce patient y a une bonne place ..

  8. garcia dit :

    Vous ne croyez pas qu’il est plus difficile à recevoir qu’à donner cette annonce ? qu’il y a des circonstances où être le médecin est tout de même plus facile qu’être le patient ?
    Je ne renie pas la dure tache du médecin; mais ce qui est dur c’est de vivre la maladie, même si l’annoncer est difficile .
    Qu’il est plus thérapeutique pour le médecin d’être au clair avec cela : d’avoir la bonne distance ,car n’oublions pas que les patients ont également des ressources qu’il faut leur faire crédit?
    l’humain est parfois surprenant !

  9. Eileen dit :

    Je croyais que c’était le stade SIDA qui était à déclaration obligatoire, pas l’infection VIH…

    J’ai jamais annoncé ça à un patient, ça doit être trop dur, on en a eu en stage, certains on savait pas eux, j’ai toujours demandé pourquoi ils venaient, heureusement car pour certains patients j’aurais pu faire une boulette (les externes voient les patients avec le dossier marqué VIH le matin, mais l’annonce c’est l’après-midi), donc je fais semblant de croire l’histoire d’allergie…
    En plus, cette dame, elle m’a fait de la peine, elle n’a jamais trompé son mari, mais lors d’une fausse couche, elle a été transfusée, il y a une quinzaine d’années, en Afrique. C’est sûrement comme ça qu’elle l’a eu, sa fichue maladie…

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