Au boulot!

Et une nouvelle semaine de remplacement.

Et un nouveau cabinet.

Coup d’essai avant d’accepter les autres propositions de ce remplacé.

Reviendrai-je?

Argument de poids : il y a eu du boulot.

Beaucoup.

Des consultations, évidemment.

Et des visites. Plus ou moins justifiées. Point positif pour le remplacé : il en avait fait un maximum avant son départ. Je n’ai eu que les visites «urgentes» à faire. Enfin, urgentes… Les habituels «je me suis réveillé ce matin et j’avais plus de comprimé pour mon coeur», ou encore les «il faut venir, c’est ma fille qu’a plus de comprimés pour dormir, et elle veut pas se déplacer au cabinet».

Je commence à les voir venir ceux-là.

Mais souvent, je me fais encore avoir.

Comme Mickael. Chez qui j’ai été en pensant que c’était pour son père Michel qui lui ne peut pas aligner plus que les 15 pas qui séparent son lit du canapé et le canapé des chiottes. Quand j’ai sonné au portail en plastique imitation époque coloniale, c’est Mickael, en petit Marcel par 2 degrés, qui est venu m’ouvrir. D’un pas léger et alerte, il m’a fait traverser le jardin jonché de cages à lapins, et m’a expliqué qu’il était trop mal pour pouvoir mettre un pied devant l’autre. Ah oui, je vois ça… Et donc tu vas profiter de la visite pour ton père pour me taxer une consultation si je comprends bien.

Il m’a fait rentrer dans le salon par la porte fenêtre. Il y faisait une chaleur étouffante. Tous les volets étaient fermés, hormis ceux de la porte par laquelle nous étions rentrés. Seul un rai de lumière dans l’air poussiéreux éclairait la pièce. J’ai suivi Mickael jusqu’à la cuisine, entre les empilements de cartons éventrés et de cages à lapins vide, en essayant de ne pas tout faire tomber avec ma sacoche ou mon sac à dos. Il s’est assis et a commencé à m’expliquer avec moult détails, qu’en gros, il avait la chiasse. Mais qu’il n’avait pas besoin de médicaments! Parce qu’il lui en restait de la dernière fois. Juste besoin d’un arrêt de travail. Pour la veille, donc. Seulement. Parce que jour là, ça allait, il était de repos.

« - Et votre père, alors, il est où?

- Bah il est pas là!

- Et pourquoi vous m’avez fait venir alors?

- Bah c’est pour moi! J’suis malade, depuis 2 jours j’vais trop pas bien, j’peux pas m’déplacer, et hier quand j’suis venu au cabinet, y’avait plus d’place. »

OK. Donc tu me fais venir parce que depuis 2 jours tu es trop mal pour marcher et qu’hier il y avait plus de place quand tu es venu au cabinet mais c’est juste pour un arrêt de travail parce que tu t’automédiques avec les fonds de tiroir.

Des fois, je me dis qu’il doit y a voir une faille dans l’espace temps et que deux mondes aux logiques totalement opposées se rencontrent accidentellement.

Enfin bref, j’ai pas eu le courage d’essayer de comprendre, et encore moins d’argumenter. J’ai essayé tant bien que mal de mettre mon cerveau en phase avec le sien. Et il a du trouver ça super chouette puisqu’il m’a proposé un café. Que j’ai poliment décliné, hein, parce que le café de la quatrième dimension, on sait jamais.

Nous avons donc retraversé le salon. Les cages que je pensais vide étaient en fait remplies de copeaux de bois et de matières en décomposition. Ce qui expliquait l’odeur écoeurante qui m’avait donnée la nausée en rentrant, et que j’avais mise sur le compte de cette promiscuité pesante.

En arrivant sur le pas de la porte, il m’a demandé si j’avais vu les bêtes.

« - Pardon?

-Mes bêtes, vous les avez vues?

- Aaaaah! Les lapins dans le jardin?

- Non! Ça, c’est l’manger.

- Ah? Les lapins, là, c’est pour manger?

- Noooooon! C’est l’manger! Pour les serpents!

- … ah?

- Vous voulez voir? Y sont dans l’salon.

-… non… merci… ça … j’ai encore des visites. »

La quatrième dimension…

Enfin.

Donc, j’ai eu du boulot.

Et il y a une secrétaire sur place! Bon, elle fait un peu à sa sauce… On avait convenu de créneaux de 20 minutes. Elle a tenu la journée. Elle a du trouver que ça mollissait parce que le deuxième jour, c’était plus que 15 minutes. Alors 15 minutes, c’est encore jouable. Surtout que beaucoup de patients consultaient pour des rhume J1. Mais 15 minutes, quand les patients viennent à deux, qu’il faut encore rajouter ceux qui tapent l’incruste dans la salle d’attente et les mômes qui ont de la fièvre, ça commence à être tendu comme timing.

Parce qu’il y aussi la question des WC à gérer! C’est simple : il n’y en a qu’un, il est au rez de chaussée, moi je suis à l’étage, et il faut le partager avec les 3 autres médecins ET les patients. Sachant que j’y vais en moyenne toutes les heures, maximum toutes les deux heures… En plus, avec l’ampoule qui est morte, avant 8h et après 17h, c’est pipi en nocturne. Donc j’ai opté pour la solution lavabo, dans le cabinet. Jusqu’à ce que l’associé d’à côté rentre sans frapper par la porte de communication que je pensais condamnée.

Du reste, les patients sont sympas. Beaucoup n’ont pas d’a priori avec le remplaçant.

Bien sûr, j’ai eu mon lot de champions.

«Bonjour, je viens pour mon fils, mais comme il est malade, je l’ai laissé à la maison.»

Sinon c’est pas drôle.

Et je pense même que certains étaient drôlement contents que ce soit un remplaçant, surtout un p’tit jeune un peu niais.

Notamment la dame qui m’a probablement entubé sur une prescription de morphine. Ah ça, il était bien monté, son manège.

Elle a débarqué à J1, en plein milieu du bordel des consultations de fin de journée, en tapant le scandale pour que je la vois entre deux. Et même qu’il y en aurait pas pour longtemps puisque c’était juste pour refaire les ordonnances de son mari qui avait pas pu venir. J’ai refusé. Très poliment. Je lui ai proposé un RDV pour J2, mais comme elle a fini par entrer de force dans le cabinet et par s’asseoir au bureau, je l’ai foutue dehors. Sans plus aucune diplomatie. Et elle est partie en me traitant de tous les noms. Sans prendre son rendez-vous.

A J2 elle est revenue, et m’a fait la même scène. Alors je l’ai refoutue dehors. Mais ce coup-ci, elle a pris son rendez-vous pour J3.

Et à J3, elle est venue, avec M son mari. Ils ont été ingérables.

- «Et vous m’mettrez 3 boîtes de Doliprane, et oubliez pas le médicament pour l’coeur, et vous m’mettrez aussi l’Voltarène, ah et aussi faut mettre non substituable parce que j’ai failli mourir avec un générique, et de l’Efferalgan aussi».

Et son mari de son côté :

- «Docteur j’sais pas lire, vous avez bien mis l’médicament pour l’estomac? Et ma femme elle a du Voltarène, moi aussi j’veux du Voltarène. Et non substituable, vous l’avez mis, parce que ma femme, elle a failli mourir avec un générique.»

- « Mais tais-toi c’est mon ordonnance qu’il est en train d’faire l’docteur. Hé, Docteur, et il faut aussi lui faire son ordonnance pour sa morphine à mon mari, tenez, là, c’est l’ancienne, mais comme j’étais en colère hier en partant d’chez vous, j’l’ai déchirée, alors j’l’ai recollée, t’nez, là, c’est là».

Et je lui ai refait son ordonnance de morphine, au mari.

Et c’est le soir, en rentrant à la maison, que je me suis dit qu’il y avait un truc qui clochait. Et j’ai repensé au coup de l’ordonnance déchirée, avec le nom du mari sur un morceau, le nom de la morphine sur un autre, la pharmacie de délivrance sur un troisième bout, le tout grossièrement scotché ensemble…

Enfin.

Il y a eu du boulot. C’est déjà ça.

 
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18 réponses à Au boulot!

  1. Tamimi2213 dit :

    On fait un foutu métier, quand même !
    L’a l’air sympa, ce rempla. Moi, j’y retournerais.
    Sympa, ton billet :-)

  2. Naiezdnitsa dit :

    Et ben en effet, ça ressemble à la 4ème dimension ! Je dirais que ça ressemble aussi très bien à une bonne semaine de merde… Je te souhaite d’en avoir le moins souvent possible des comme ça, c’est qu’il y aurait de quoi devenir dingue en plus… Bon courage :)

  3. Cossino dit :

    Merci pour ce « moment de vie » trop réel
    Cela m’a bien amusé

    Courage

  4. Notyl dit :

    tellement, tellement, tellement VRAI !

  5. Babeth dit :

    Très fort le coup de l’ordonnance déchirée! Du coup t’as appelé la pharmacie pour demander?

  6. L’un des plus beaux métiers du monde …
    En tout cas, un message qui n’est pas dépourvu de qualité. Merci de nous le faire partager !

  7. Dr Anne-Marie dit :

    Très sympa ce remplacement !

  8. anne dit :

    moi aussi je la connais bien la 4eme dimension, et les problemes de logiques opposees! heureusement que ton post me conforte de tenir bon à MA logique en toute circonstance et a revetir une logique d’apparat avec les patients;o)

  9. AGLISO dit :

    J’aime bien ta description et tu ecris super bien..La quatrième dimension, on y entre a un moment pratiquement tous les jours, meme quand on est installé. Curieux ce sixième sens (pour la quatrième dimension) : on est au spectacle (inconfortable) puis on se sent roulé dans le farine, sans avoir encore identifié pourquoi ni comment…..On reflechit ensuite et assez souvent, on trouve!

  10. Serge CONTARD dit :

    Une semaine de merde, oui.. Mais en très grande partie due à l’attitude de ton remplacé et de sa secrétaire incapable de sélectionner les vrais visites des déplacements de complaisance. Les MG se font, pour certains, bouffer par des exigences consuméristes.

  11. byhet dit :

    ce n est que du bonheur…ne sois pas un peu condescendant(nous le sommes tous..) et aime les .Et installe toi en campagne(j y suis depuis 36 ans ,et suis parfois la 4eme génération) les patients sont extrêmement gérables; et si tu choisis bien ou visser ta plaque( avoir une activité moyenne,un ,ou des jours de repos prévus dès le départ,te faire respecter en sachant que tu n auras pas la « position sociale » ni les brouzoufs des anciens),tu ne regretteras pas…promis.chiche

  12. Alessandri dit :

    c’est ce que je vis depuis 30 ans, et avant, ailleurs. Je crois que tu n’es pas fait pour ce boulot

  13. Au sujet de la morphine, je suis triviale, que celui qui ne s’est pas fait couillonner lui jette la première pierre!
    Au bout d’un moment, et surtout quand je me suis installée, j’ai viré tout ça sur une antenne de la ville voisine, spécialisée dans les addictions. Parce qu’en cabinet c’est ingérable.

  14. docles2A dit :

    merci , grace à ce billet j’ai passé un bon moment.

  15. JLB dit :

    J’apprécie beaucoup tes confidences ; c’est également mon lot et je me mare bien .
    POur ce qui des WC j’en profite toujours lorsque je suis en maison de retraite , non seulement c’est ma vessie que je soulage mais je largue tous les gaz poliment retenus et tout le monde croit que c’est le papi ou la mami !
    allez Bonne continuation et cordialement.

  16. solene29 dit :

    Bonsoir,
    Je suis interne en médecine générale je finis dans 2 semaines, et remplaçante depuis un an. Je fais souvent un tour sur les blogs de médecin , c’est la première fois que je viens sur le votre et je dois dire que je m’y suis complètement vue! Tu décris super bien (désolée je tutoie car je me sens proche des galères des remplaçants). Ah là là les situations où tu te dis je fais ma parano et je ne fais aucune ordo ou je sais pas mais ils me font un peu pitié et si c’était vrai … Continue ton blog!

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