Bis repetita

Aujourd’hui j’ai vu Daniel. Comme toutes les semaines.

Il vient chaque jeudi, ou presque. On se voit en fin d’après-midi, quand il sort du boulot. Et on avance. Comme ça, doucement. Depuis 4 mois.

Ça a été un peu difficile au début. Avec sa «psychologue» qui lui faisait ses tours de passe-passe, j’ai rapidement compris qu’il ne décrocherait pas, et qu’il faudrait composer avec. Elle, elle n’entendait pas le truc de la même manière. Elle lui donnait ses rendez-vous aux mêmes heures que les miens. Tout pour m’emmerder. Du coup, il arrivait avec une heure de retard. Et comme je ne voulais pas le laisser dans son merdier, je le prenais. Avec une heure de retard. Quand j’ai compris le manège, je lui donnais ses rendez-vous à 18h, et je le notais à 19h dans mon planning.

Entre les idées qu’elle lui collait dans le crâne, les faux espoirs qu’elle lui laissait entrevoir, les pseudo thérapies familiales qu’elle voulait mettre en place, c’était pas évident d’assurer mon pauvre «soutien psychologique», celui qu’on nous apprend à la fac, en 3 lignes et demi dans un poly de psy passé de mode.

Mais bon, entre 70€ la séance hebdomadaire chez elle et mon malheureux tiers payant à 6,90 €, il a rapidement été plus assidu à mes consultations qu’aux siennes.

Toujours est-il que je pensais avoir merdouillé en le mettant en arrêt de travail initialement, suite à sa rupture, et qu’il n’en sortirait plus. Mais au bout d’un mois, il a repris le boulot. Un peu difficilement au début, par période de quelques jours entrecoupés d’arrêts d’une journée. Mais ça a fini par repartir.

Sa bonne femme jouait les prolongations pendant ce temps là. Un coup je t’aime, un coup je me barre.

Le moral de Daniel suivait le mouvement, 3 pas en avant, 2 en arrière. Ou l’inverse.

Au bout d’un moment, il s’est rendu compte qu’il avait plus à souffrir en la ménageant, avec l’espoir de la récupérer, plutôt que de la perdre une bonne fois pour toute.

Alors il lui a donné un ultimatum.

L’ultimatum, c’est dans 3 jours. Il s’est préparé. Il sait que ça sera difficile. Il me raconte par le menu comment il voit les choses, la suite.

Et pendant qu’il me raconte tout ça, que je me rends compte qu’il va encore devoir ramer pour remonter la pente, je me demande comment je vais lui annoncer que c’est notre dernière consultation ensemble. Que la semaine prochaine, quand il s’assiéra de l’autre côté de ce bureau pourri, ce ne sera pas moi en face. Qu’il n’y aura plus ce boucan d’enfer qui vient ponctuer ses longs silence à chaque fois que j’étends les jambes et que je me prends le fond métallique du caisson.

J’y ai déjà pensé. Les fois précédentes. Je ne peux même pas me raccrocher à une branche en lui disant qu’il va devoir continuer avec son médecin traitant, celui que je remplace : il n’a vu que moi depuis qu’il a débarqué dans ce cabinet.

J’ai remis la corvée à la fois suivante. Consultation après consultation. Je me suis raccroché à l’espoir qu’il irait mieux avant la fin de mon remplacement. Quel abruti, quand j’y repense. C’était tellement improbable.

Alors, depuis une semaine, ça me trotte en tête. J’ai honte d’avoir songé pendant un moment à ne rien lui dire. A lui donner son rendez-vous comme d’habitude, et à lui laisser découvrir ma saloperie sur le tas, et à partir sans laisser d’adresse, à la cloche de bois. Mais je me suis dit que ce serait pire que tout. Egoïstement, je me suis dit que je ne me le pardonnerai pas.

Alors, par égard pour lui certainement, et pour assurer un semblant de quiétude à ma conscience, ce qui n’est pas la plus noble des motivations, je lui ai annoncé mon départ.

La consultation avait été longue et difficile. Il n’allait pas très bien avec cette histoire d’ultimatum. Ça tombait vraiment mal.

J’ai pris mon courage à deux mains, et je lui ai dit que ce ne serait pas moi la semaine prochaine. J’ai enchaîné en lui disant que le remplacé ferait très bien les choses et qu’il n’avait pas de soucis à faire. Ce genre de foutaises dont il n’avait rien à secouer.

Il m’a demandé où j’allais après. J’aurais dû m’y attendre. Mais comme j’improvisais…

J’ai perdu la maîtrise du truc, je me suis pris les pieds dans le tapis, et dans la panique, je lui ai dit où j’irai remplacer, à 30 km d’ici. Et comme je me rendais compte de ma connerie, j’ai rajouté que ça ne serait qu’une semaine seulement, qu’après ce serait encore ailleurs, et ensuite encore autre part.

Et c’est là que j’ai merdé. Encore plus.

Il m’a dit qu’il était prêt à faire la route. Il semblait tellement y croire.

J’ai craqué.

Et je lui ai donné rendez-vous dans cet autre cabinet.

Mais comment on peut être aussi con! Qui peu croire assez stupidement qu’il y aura un semblant de suivi dans ce bordel sans nom? Un coup à droite, un coup à gauche, un coup rien pendant 3 semaines. Et si demain je remplace à 100 bornes de là, qu’est-ce qu’il fera? Il viendra? Il retournera ici, avec ce médecin qu’il n’a jamais vu, et chez qui il n’a pas mis les pieds pendant 3 mois?

Et moi qui crachait sur l’autre joueuse de pipeau qui le menait par le bout du nez, j’ai bonne mine tiens, avec mon patient que j’ai rendu dépendant et que je n’ai pas su laisser entre les mains d’un autre.

 
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6 réponses à Bis repetita

  1. Borée dit :

    C’est une situation compliquée et je pense avoir, moi aussi été confronté à l’un ou l’autre cas approchant à l’époque de mes remplacements.

    Instaurer une relation thérapeutique de confiance, ce n’est pas, a priori, rendre l’autre dépendant.
    Ce serait une illusion de croire qu’en matière de psychothérapie (ou dans tout autre domaine médical mais, là, encore plus) les médecins seraient interchangeables.

    Ça tombe surtout mal parce que ton départ correspond à un moment crucial pour lui. Et ça tombe un peu mal parce que tu as attendu la dernière minute avant de te décider à affronter l’obstacle. ;)

    A ce stade, ça ne me paraît pas délirant de lui avoir donné un rendez-vous dans le futur cabinet. Ce qui le serait, ce serait de laisser perdurer cette situation ad vitam.
    Le mieux serait certainement de proposer à Daniel de l’accompagner encore un peu dans son histoire, pour ce moment très important pour lui, quitte à le voir à droite ou à gauche si ça lui va. Mais en lui fixant une échéance (2 mois par exemple) à laquelle il devra pouvoir se préparer.
    Autant pour qu’il trouve une solution « technique » (un confrère, avec qui il se sentirait en confiance, pour reprendre la main) que pour qu’il ait le temps de faire son travail de deuil de votre relation thérapeutique.

    Là, tu lui as demandé de faire ce deuil dans l’urgence alors qu’il devait déjà consacrer son énergie à faire le deuil de sa relation de couple. C’était un peu trop, un peu trop vite. Faut juste lui donner du temps.
    Lui/vous donner une limite aidera à se préparer à ce deuil.

  2. Si vous sentez que vous l’avez aidé, c’est déjà super. Pour le reste vous êtes humain, c’est normal de perdre parfois les pédales, le reconnaitre c’est déjà commencer à tenter de trouver une solution pour la prochaine fois.
    Bon courage

  3. Docmam dit :

    Une fois plus, je lis en me disant « Merde, Foulard il écrit quasiment mon histoire c’est fou »
    Et pour une fois le billet est même presque fini. (depuis des mois)

    J’ai eu le même cas, un dépressif, une relation qui se passait bien, et je lui ai annoncé que dans un mois je partais. Mais qu’il poursuivrait avec mon MSU, son médecin traitant. Ça ne l’enchantait pas, mais il comprenait. J’ai même demandé à mon MSU de faire la dernière consultation avec moi, pour la transition.
    Vu comment mon chef a géré les choses j’ai presque regretté…

    Je rejoins Borée, vous avec instauré une bonne relation, il a progressé avec toi… Si tu restes dans la région un peu, pourquoi ne pas en profiter pour faire une transition plus douce ? En espaçant les RDV et en le redirigeant doucement vers son médecin pour la suite… ou quelqu’un d’autre.

  4. xav dit :

    Et puis, vu coté patient, si on se sent en confiance avec quelqu’un, pourquoi n’aurait on pas le droit de faire quelques efforts pour continuer à voir ce médecin précis? On ne vient pas consulter une machine à soigner…

  5. cynthia dit :

    ben voilà moi j’ai rappelé mon ancien médecin traitant car il était génial avec moi, pour me conseiller, me sortir de ma merde, à 200 km de là je l’ai appelé pour qu’il me conseille et comme d’hab excellent et çà requinque. N’est-ce pas aussi ce relationnel avec un médecin de famille, certes c’est pesant pour vous mais nous patient on évite certains médocs quand on est face à des personnes humaines. Ne culpabilisez pas vous l’avez aidé, soutenu, il y arrivera ou vous retrouvera ;)

  6. atchoum dit :

    Hello Foulard,

    je viens de découvrir ton blog et lire tes articles d’il y a un an et plus… J’ai l’impression de me retrouver il y a, pfiooou, vingt cinq ans de là. Tous ces gens qu’on aime, qu’on veut aider, sauver et qu’on ne peut en vrai qu’accompagner passagèrement. Bravo pour ton engagement et ton auto-dérision :)

    Ces gens qui nous confient leur vie, leurs petits et grands malheurs, petits et grands bonheurs et qui, un jour, te quitteront pour un autre médecin qui sera leur nouveau sauveur parce que toi, c’est plus comme avant.

    Et c’est vrai que nous aussi nous changeons, nous traversons le temps de nos propres histoires et je crois que nous sommes moins naïfs avec le temps, moins facilement manipulables, parfois plus secs et pourtant chaque humain qui vient devant moi reste l’espace d’un instant, pour moi, l’individu le plus admirable de l’univers, jusqu’au suivant.

    Je crois que l’on a besoin de cela : être pleinement dans l’instant, en préservant des avenirs. Une incarnation triple : physique, intellectuelle et empathique.

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