Encore raté

C’est un après-midi de vacances scolaires, en plein mois de novembre. Tous les autres cabinets du coin sont fermés et ma pauvre dizaine de créneaux d’urgence n’a pas tenu plus de 2 heures. Le secrétariat m’appelle donc toutes les demies heures pour savoir si je peux recevoir un patient de plus. Les demandes sont toutes aussi légitimes les unes que les autres mais je suis bien obligé d’en refuser certaines pour voir les plus urgentes. Les autres attendront un jours ou deux. Quant aux visites à domicile, j’ai réussi à faire venir deux ou trois personnes qui ont râlé tout ce qu’elles pouvaient, pas habituées à ce qu’on leur demande de se bouger. Mais en cherchant bien, elles ont finalement trouvé un moyen de se déplacer. Pour les vraies visites, celles qui ne peuvent pas attendre, je case ça où je peux.

Un nouvel appel des secrétaires. Elles me demandent si je peux passer voir Mme Saunier, une petite mamie de 90 ans que je n’ai jamais vue. Je prends l’appel pour voir un peu si je dois vraiment me déplacer maintenant, ou si c’est encore une demande de renouvellement de traitement qui pourra bien attendre la semaine prochaine.

C’est sa fille qui est au téléphone. Elle insiste pour que je vienne, sa mère est tombée la semaine dernière. Ce qui n’est pas vraiment le problème, mais depuis, elle a des hématomes qui sont apparus. Et surtout, elle est encore tombée plusieurs fois. J’ai un peu de mal à cerner la demande exacte, mais on convient de mon passage le lendemain matin, avant les consultations.

 

Un peu avant 8h, le lendemain, après avoir traversé la campagne noyée dans le brouillard, je débarque chez Mme Saunier.

Je redécouvre les pavillons que j’avais connus quand je venais d’avoir 16 ans et que je faisais facteur pendant les vacances scolaires. L’avantage de remplacer son médecin traitant, je connais bien le coin. Et ça n’a pas vraiment changé ici. Il y a quand même quelques pavillons qui ont poussé sur les terrains revendus à la découpe. Mais le quartier reste majoritairement habité par les anciens du village. A l’époque, tout le monde se connaissait. Je suppose que c’est toujours le cas.

La maison de Mme Saunier est au bout d’une petite allée qui traverse la partie avant du jardin. Ce n’est pas encore la friche, mais on voit que l’entretien n’est plus fait depuis quelques temps. De la rue, il n’y a que la fenêtre de la cuisine allumée.

Je pousse le portail, traverse le jardin, et frappe à la porte. C’est sa fille qui vient m’ouvrir. Elle est encore en robe de chambre. Elle est venue dormir ici quelques jours.

On traverse le rez-de-chaussée, jusqu’à la chambre à coucher qui a vu sur le reste du jardin. C’est une maison comme en ont les gens qui y ont vécu toute une vie. Où chaque meuble, chaque bibelot a une place bien précise.

Mme Saunier finit tranquillement sa nuit. Sa fille la réveille doucement et lui annonce que je suis là.

Je rentre dans la chambre et lui demande comment elle va. Elle a un peu mal à la hanche, mais seulement quand elle bouge. Je l’examine. Elle a quelques hématomes sur les cuisses et les fesses, mais rien de bien méchant. Elle râle un peu quand je lui demande de lever les jambes. Mais sa fille me rassure en me disant qu’elle les bouge bien et qu’elle arrive à marcher toute seule. Sauf qu’elle tombe de plus en plus souvent, et que maintenant, elle a peur de se déplacer. Je lui prends la tension avec mon brassard 3 fois trop grand pour elle, j’écoute le cœur, les poumons. Elle n’a pas l’air si mal que ça pour une petite mamie de 90 ans qui vient de se casser la binette.

D’un point de vue purement médical, je ne vois pas de problème particulier. Je ne comprends pas la disproportion entre le coup de fil de la veille et ce que je constate. Comme une impression de ne pas être au bon endroit, ou de passer à côté de quelque chose. Je tâte le terrain en proposant un peu de rééducation à la marche. Histoire de voir ce qu’on attend de moi. Sa fille m’apprend que les kinés du coin ne se déplacent plus, et que de toute façon, elle a pris contact avec un service de court séjour. Sa mère va y rentrer dans moins d’une semaine.

Du coup, je ne vois vraiment pas ce que je viens faire ici.

Je range mon matériel. Sa fille me propose de passer dans le salon pour que je puisse rédiger la feuille de soin.

On s’assoit autours de la table et je commence à remplir ma paperasse. Je me demande toujours ce que je fous là. Je ne fais pas d’ordonnance, et ça n’a même pas l’air de gêner la fille. Je n’ai pas non plus l’impression de l’avoir rassurée sur quoi que ce soit, elle ne m’a posé aucune question.

Je la regarde du coin de l’œil, assise du bout des fesses sur la chaise en face de moi. Et c’est à ce moment que j’ai percuté. J’ai vraiment été con de ne pas l’avoir compris plus tôt. La visite, ce n’était pas pour sa mère.

Ça paraît tellement évident maintenant. Et je me sens tellement à la ramasse, devant ma feuille de soin, le stylo à la main, que je ne sais pas comment je peux rattraper le coup.

Je pose mon Bic, et je lui demande comment elle envisage la suite. Si elle a réfléchi à l’après. A la sortie du court séjour.

J’aurais pu dire n’importe quoi, elle n’attendait que ça. Que je lui ouvre une porte, sous n’importe quel prétexte.

Alors elle me parle des difficultés de sa mère. Du passage de l’infirmière et de l’aide ménagère qui n’est plus suffisant. De l’impossibilité de la laisser seule depuis la mort de son mari il y a 4 mois. Décédé d’une longue maladie qui n’en finissait pas, avec tout le cortège d’allers et retours aux urgences, d’appels au secours en pleine nuit, de consultations chez les spécialistes et tout ce qui va bien avec. Non, elle sait qu’elle n’est pas prête à remettre ça avec sa mère. Surtout qu’elle est toute seule pour gérer. Son unique frère est décédé il y a 2 ans.

Alors elle pense à une maison de retraite. Elle demandera à l’assistante sociale du court séjour quelles sont les démarches. Elle a commencé à préparer sa mère qui ne s’y est pas vraiment opposée. Mais ça n’a pas arrangé son état. Et depuis elle ne parle quasiment plus.

Elle a continué à me parler de tout ça. Tiraillée entre la culpabilité de placer sa mère, et les doutes sur les décisions qu’elle prend. Sans personne avec qui partager cette responsabilité.

Ce n’était pas une visite urgente, non. Mais Mme Saunier va être hospitalisée lundi. Après, elle ira en maison de retraite. Et ce sera plié. Elle aura quitté cette maison où elle a vécu toute une vie.

Je n’ai pas fait grand chose pour ma patiente. Et j’aurais certainement pu faire plus pour sa fille. Du moins, si je ne m’étais pas pointé là-dedans, la fleur au fusil, armé de ma naïveté.

Mais bordel, où est-ce qu’on apprend à gérer ça ? Quand le sujet de la consultation n’est pas le patient, mais le proche ? Quand la demande, c’est de partager le poids d’une décision dans laquelle le médecin n’a à voir que de loin ? Dans quel bouquin ? Dans quel service hospitalier où le staff hebdomadaire, où la visite avec les chefs et les infirmières diluent le poids des décisions ?

Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Mais comme à chaque fois, j’ai l’impression d’être projeté au mauvais endroit, au mauvais moment. Je me retrouve à côté de mes pompes,  à comprendre avec un train de retard, et à devoir improviser.

 

NB : une fois de plus, merci à toutetrien.fr pour la photo. Ça fait un moment que je n’ai pas pris le temps d’arpenter les chemins de campagne pour renouveler mon stock.

 
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5 réponses à Encore raté

  1. Docmam dit :

    Et ? T’as raté quoi ?
    D’être à côté de tes pompes, pas à ta place oui ok c’est sûr, mais qu’est-ce que tu voulais faire de mieux ?

    Toi, remplaçant qui débarquent et qui ne connaît ni le dossier, ni la patiente, ni sa famille, dans un contexte de surcharge de travail, pour un problème qui n’est au final pas vraiment médical ?

    T’as commencé par éliminer l’urgence médical, qui était le prétexte de l’appel, puis comme elle ne disait rien d’elle même tu as tendu la perche et elle l’a prise…
    Beaucoup d’autres auraient sous-entendu le malaise et n’aurait surtout pas ouvert la porte pour pas s’embarquer dans tout ça…
    « j’aurais certainement pu faire plus pour sa fille » : et comment franchement ? Tu es venus, tu l’as écoutée, c’est tout ce que tu pouvais faire ce jour là…

    J’ai eu un cas identique il y a 2 semaines, où il a fallu venir vite en urgence au milieu d’une journée chargée, pour une chute qui n’avait au final rien de grave… mais qui était la 3ème de la semaine, et sa femme qui craque et qui n’y arrive plus… et à part l’écouter et me résoudre à faire ce qui me déplaît le plus, envoyer aux urgences à 40km un vieux dépendant avec un petit « maintien à domicile difficile, bisous. » qu’est-ce que je pouvais faire ?
    C’est sûr que c’est pas le genre de cas où on a l’impression d’avoir fait du bon boulot, mais des fois, souvent, on n’a pas la solution.

  2. B dit :

    Assez peu d’expérience dans le domaine, mais à ce que tu décris, il me paraît évident que tu as su être « là », au bon endroit, au bon moment : pour la mère, et pour la fille.
    Le temps de détente n’a pas de sens ; dans ce métier, l’essentiel n’est-il pas à la confidence ?

    Amicalement

    B.

  3. Farfadoc dit :

    Attention, j’annonce, commentaire inutile : tout pareil, je vois pas bien ce que t’aurais pu faire de plus.
    C’est jamais facile ces situations de « craquage alors que ça traîne depuis des années et des années ». Encore moins facile quand on est remplaçant et qu’on connaît pas l’histoire ni la famille. Encore moins facile quand on passe en visite avant 8 heures, avec la journée à rallonge qui s’annonce et probablement de quoi commencer les consultations en retard le temps de discuter avec la fille.
    Tu dis que tu t’es retrouvé à improviser… mais même si tu avais su (deviné?) pourquoi la fille t’appelait, tu avais une recette pour faire autrement? parce que je suis preneuse si c’est le cas ;-)
    Merci pour le billet, comme toujours très vrai.

  4. Anerick dit :

    Gérer ce genre de situation, savoir quoi dire et deviner ce que l’autre sous-entend ne s’apprend pas dans un livre. C’est du domaine du ressenti à l’instant « t », et justement vous avez réussi à percevoir la détresse de la fille, là est l’essentiel. Vous avez pris le temps de lire entre les lignes. On se met trop souvent la pression en tant que soignant à vouloir répondre à toutes les attentes de l’autre, aussi légitimes soient-elles. Mais une fois de plus nous sommes humains et l’important reste de faire de son mieux et avec sincérité.

  5. docteursachs dit :

    Les gens n’attendent pas forcément une réponse, parfois juste une écoute, quelqu’un à qui exprimer leurs doutes, leurs inquiétudes.
    Tu n’es pas passé à côté puisque tu as senti que la fille avait plus besoin d’écoute que la mère de soins.
    Quelques années d’expérience t’auraient seulement donné un peu d’assurance pour la rassurer sur le bienfondé de sa démarche, pour soulager un peu sa culpabilité.
    On n’apprends pas ça en fac, on l’apprend sur le tas, et tu es sur le bon chemin.

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