Une vieille histoire…

Les poivrots et les urgences, c’est une vieille histoire d’amour. Où que vous alliez, si vous leur demandez, ils vous répondront sans hésiter qu’ils ont leurs habitués eux aussi.

Oui parce que ce sont sensiblement les mêmes que l’on voit revenir régulièrement. On a bien un petit nouveau qui vient se glisser dans la bande de temps en temps. C’est pour assurer la pérennité de l’espèce.

Donc c’est une vielle histoire. On essaye bien de faire semblant d’en avoir marre. Mais dans le fond, ils font partie de notre histoire.

- Tiens, y’avait Paulette hier soir.
- Ah ouais, qu’est-ce qu’elle avait ce coup-ci ?
- Oh, une douleur tho 1 , comme d’hab’
- Ah, ok. Enfin, à force de crier au loup…

Ou bien :

- T’es au courant, on a inscrit Jeannot cette nuit.
- Ah non, et il était comment ? Paraît que la dernière fois il avait une petite mine.

Alors quand ils arrivent avec les pompiers où qu’ils sont suffisamment frais pour venir eux mêmes aux urgences, on râle un bon coup, « y font chier, et tu te souviens la dernière fois il a dégueulassé le box 3, et l’autre qui nous a insulté et qui s’est foutu sur la gueule avec Tony, etc etc etc… »

Il y a ceux qui sont gentils, calmes et qui viennent chercher un lit et un repas quand ils sont vraiment trop KO. Ceux là, ils sont en général modérément alcoolisés, mais de manière constante (genre 1,5 g ; je vous rappel que chez nous c’est moins de 0,5 pour conduire…). En fait ils ont un régime de base. Ni plus ni moins. C’en est même rassurant. Quand on les voit arriver ceux là, on sait à quoi s’attendre. Ils trouvent généralement une excuse bidon pour qu’on les inscrivent, on fait semblant de les examiner et puis on leur laisse un brancard dans un coin, un plateau repas, et ils repartent le lendemain après un café et une tartine.

Et puis il y a ceux qui sont méchants. Mais vraiment. Du style à se torcher à mort dans un coin, et après ils se disent, tiens ! si on allait dans la rue et qu’on criait des insultes devant la maternelle (généralement il est tard, l’école est fermée, mais à ce stade là ils ne le savent plus) ou qu’on allait pisser sur les bacs à fleurs de la mairie et montrer not’ kiki aux dames qui passent. Eux, on les voit souvent débarquer avec les flics. En gros, on nous les amène pour certifier que leur état ne nécessite pas d’hospitalisation et qu’ils peuvent aller en cellule de dégrisement au commissariat. Quand ils arrivent, menottés, ça se passe moyennement bien. Ils crachent, ils hurlent. En général on ne se fait pas trop prier, et on est assez d’accord pour qu’ils aillent cuver chez les copains d’à côté.

Hier matin, les pompiers nous ont amené Jacquot. Il s’était vautré dans un coin et avait le nez éclaté. Quelques points de suture et il était retourné à sa rue. Déjà qu’il était pas bien beau, mais là avec le pif recousu, c’était jack dans The Nightmare Before Christmas. 3 heures après, retour du Jacquot : il avait convulsé ce coup-ci. Un après-midi d’examens, retour à domicile pas possible donc hébergement chez un pote de bar. Et à 21h, qui que v’la, encore Jacquot. Il avait fait peur au voisin. C’est sûr, quand il est rentré, le voisin, et qu’il l’a trouvé sur le perron, la gueule en vrac en train d’attendre que le copain lui ouvre la porte, il a appelé les pompiers. Donc le Jacquot, saoulé de faire les allers et retours, trimballé de droite à gauche, quand on lui a proposé un coin au chaud et un plateau, il a pas fait de manières.

C’est l’hiver, on a ressorti quelques brancards qui roulent mal, et des couvertures un peu défraichies. Donc si vous nous rendez visite un de ces soirs, vous ferez probablement connaissance avec Germaine, ou bien Sophie, ou bien Paulo… Ils ne sentent pas très bon, ils parlent fort, ils font un peu peur aux enfants, mais promis, ils ne sont pas méchants.

1 une douleur tho = une douleur thoracique, possiblement un truc super grave. Motif de consultation super pratique si vous voulez passer devant tout le monde, pour peu que vous précisiez que ça serre et que ça part dans le bras gauche et la mâchoire, petit truc entre nous, vous me remercierez plus tard

 

 
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5 réponses à Une vieille histoire…

  1. DocteurMilie dit :

    attention, quand-même, la douleur tho, c’est une bonne idée pour passer devant tout le monde mais ensuite pour ressortir, c pas facile… y’a pas mal d’examens à faire …à vos riques et périls…
    sinon j’aime bien , comme d’hab

  2. Lise dit :

    J’adore la note en bas de page.
    Mais après ça, est ce qu’ils nous examinerons pour le VRAI motif ? ;)

  3. zosteria dit :

    Merci pour le truc de bas de page.
    Pour le liquide vous avez un conseil ? Une préférence ? Une couleur ?

  4. Dr AM dit :

    Bonne idée les dernières lignes !
    J’aime bien.

  5. Ping : Mauvais oeil | Le journal d’un interne en médecine générale, un peu remplaçant aussi

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