Le lapin blanc

Pas de chance pour toi. Ça tombait le mauvais jour. Deux heures perdues dans les bouchons pour faire 40 km, ça ne m’avait pas mis dans de bonnes conditions pour travailler sereinement. Déjà que ce n’est pas joli. Les créneaux de consultation sont passés de 30 minutes à 15 systématiquement et les patients étiquetés « chiants » me sont discrètement refourgués.

Donc ce matin, les deux heures de route pour avoir l’impression d’être pris pour un larbin, c’était de trop.

Mais bon, je me suis fait offense, j’ai fait part de mes doléances, et suite à d’âpres négociations, j’ai obtenu d’avoir 20 minutes à une demie heure par patient. Et pas moins.

Mais quand tu es arrivée un quart d’heure en retard avec ton gamin, ça m’a tout foutu en l’air.

Certes, il y a des consultations qui sont jouables en 15 minutes.

Mais déjà, là, ça commençait mal. Le rendez-vous était pris à ton nom, mais ce n’était pas pour toi. Enfin, un peu quand même. Toi, il te fallait juste une ordonnance. Une ordonnance pour ton traitement de la thyroide, ainsi que ta pillule, et ton somnifère que tu prends déjà depuis 6 mois. Juste une ordonnance, hein…

Comme ce n’était pas le bon jour, je n’y suis pas allé par quatre chemins. Je t’ai dit qu’à mon avis, toutes ces choses nécessitaient une consultation à part entière. Et je t’ai fait comprendre que ça me faisait carrément chier de renouveler ton traitement comme ça, sur un coin de table.

Tu m’as répondu que pour la vraie consultation, tu étais suivie par un diabétologue, donc lui s’en chargerait, et qu’en plus, il s’occupait aussi de ta pillule. J’ai fait le niais, et je t’ai demandé de t’adresser à lui pour les ordonnances. Pas gênée pour un sou, tu m’as fait remarquer que tu ne le voyais qu’une fois par an, et qu’il fallait bien que tu viennes chez le médecin traitant pour faire les renouvellements. En plus, c’est toujours comme ça que tu fais, et d’habitude, ça ne pose pas de problème.

Visiblement, c’est comme ça que travaille mon maître de stage, et tu ne semblais pas t’attendre à ce que je fasse différemment. Argument imparable : puisque les autres donnent dans la légèreté, pourquoi en serait-il autrement ?

Je n’ai pas cherché plus loin. Je savais très bien ce que me répondrait mes instances supérieures si je leur faisais part de mon désaccord avec la patiente.

J’ai imprimé l’ordonnance, je l’ai signée rageusement, et en te la donnant, je t’ai gentiment fait remarqué que 10 ans d’études pour imprimer et signer un papier, ça me restait un peu en travers de la gorge.

On a donc pu passer à ton fils avec les dix minutes restantes.

Et en fait, ton fils de 14 ans, depuis 6 mois, et bien il fait des pertes de connaissance brutales, sans raison.

Vraiment ce n’était pas le jour.

Je t’ai regardé, incrédule, avec l’envie de hurler qu’on aurait pu commencer par ça, que ça me paraissait autrement plus important que ton pseudo-renouvellement. Et je t’ai demandé à quelle heure tu avais pris le rendez-vous. Tu m’as dit 11h. Je t’ai fait remarquer que tu étais arrivée à 11h15, et que les 10 minutes restantes, pour explorer des pertes de connaissances évoluant depuis 6 mois, à mon sens, c’était vraiment trop peu.

J’aurais pu aller jusqu’au bout de ma démarche, gueuler un bon coup, vous foutre dehors en vous demandant de revenir pour une vraie consultation.

Mais je me suis dégonflé en route.

Alors je me suis occupé de ton gamin. Mais comme il fallait impérativement que je sois parti à l’heure, et que je ne pouvais pas me permettre de prendre du retard, je me suis dépêché, je n’ai pas vraiment pris le temps, ou du moins le temps que j’aurais voulu prendre, j’ai recueilli les quelques éléments qui me semblaient importants, et je t’ai dit qu’il faudrait que tu repasses pour chercher les courriers et les ordonnances un peu plus tard, quand j’aurais eu le temps de réfléchir à ce qu’il convenait de faire.

En si peu de temps, je ne me voyais pas te proposer une solution convenable.

Et finalement, c’est bien ça mon problème. Je connais mes limites. Je sais comment je travaille, à quelle vitesse je travaille. Et si les limites sont dépassées, je fais les choses dans la précipitation. Je me rends bien compte que je les fais mal, qu’il y a certaines choses que je n’ai pas explorées. Et c’est le cercle vicieux. Je m’en veux d’avoir pris les patients en charge comme ça, je me dis qu’ils n’y sont pour rien si je n’ai pas eu le temps de m’occuper correctement d’eux. Alors je culpabilise.

Bon, là, en l’occurrence, c’est toi qui était en retard. Mais est-ce que ce n’est pas aussi mon rôle de te dire que les conditions ne sont pas idéales, et qu’il faudra revenir pour faire les choses correctement ?

Il me reste encore du travail à faire.

 
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10 réponses à Le lapin blanc

  1. Santard dit :

    Au moins tu ne fais pas comme une grande partie des MG que je côtoie …les renvoyer aux SAU dés que ca prends du temps ou qu’ils sont un peu chiant…

  2. Farfadoc dit :

    Ces situations là, elles sont déjà super difficiles à gérer quand on est installé. Mais alors comme remplaçant, ou encore pire, comme interne, avec un prat qui ne partage pas forcément ta façon de travailler, c’est impossible!
    Ne pas renouveler l’ordonnance de la mère, les faire revenir pour une autre consultation pour le fils, en tant qu’interne soutenu par son maître de stage, ça se fait et ça peut faire avancer le schmilblick. En tant que larbin exploité, ça risque de donner lieu à des petits soucis avec ton chef. Ce qui n’est absolument pas normal, évidemment, mais à ta place j’aurais un peu peur des conséquences… et j’aurais fait pareil.
    Bon courage pour la suite du stage, qui a l’air… plein d’enseignements!

  3. Ally dit :

    La position d’interne est super difficile. J’ai eu de la chance dans mon saspas d’avoir un maître de stage qui me disait de faire comme je le sentais, et on avait de toute façon la même façon de voir. J’ai vu la différence avec la patientèle de l’autre maître de stage : visites injustifiées, demandes d’ordonnances sur un coin de table… Je m’en arrachais les cheveux et je ne pouvais rien dire.

    On voit vraiment comment cadrer les consultations influe ou sélectionne les patients. Quand on veut travailler dans de bonnes conditions, c’est important.

    Par contre, tu as dû négocier pour avoir 20 minutes par patient ? C’est pas sympa. 15 minutes, c’est super dur à tenir. On est en formation, on est pas là pour le rendement.

  4. DocBulle dit :

    Tu as beaucoup de recul sur ta pratique, ce qui est assez rare pour être précisé, encore plus quand on est interne.

    Les difficultés rencontrées aujourd’hui te permettront de mieux gérer plus tard, et surtout de savoir ce que tu ne veux pas accepter dans ta pratique à toi.

    Bon courage…

  5. cimourdain dit :

    L’opposition frontale mène rarement à quelque chose. La négociation est une chose que l’on apprend avec l’expérience. Et en médecine générale il faut sans cesse négocier, surtout lorsqu’on est remplaçant, pour pouvoir faire passer notre façon de concevoir la médecine.
    Cette pauvre dame qui se fait renouveler son traitement entre deux portes habituellement et qui tombe sur un type (un jeune en plus !) qui veut pas faire comme d’habitude et en faisant la gueule ne comprend pas ce qu’il se passe. Pareil pour son retard de 15 minutes qui pourrait être totalement justifié si habituellement son médecin la prend avec 30 minutes de retard…
    Continue à ne pas accepter de travailler dans des conditions qui ne nous conviennent pas à nous les remplaçants. Mais mets une pointe de négociation et de diplomatie et tu te rendras compte que tout passe vachement mieux, quitte à de temps en temps accepter quelque chose qui ne te conviens pas pour la fois suivante exposer un peu plus fortement ton point de vue.

  6. docteurdu16 dit :

    Cher foulard,
    Ce poste est instructif (c’est mon côté docte). 1) Parce que le coup de l’ordonnance sur un coin de table, nous l’avons tous connu et il nous est tous (sauf les champions du monde de l’éthique dont nous ne faisons pas partie) arrivé de faire l’ordonnance (une fois pour le même patient) ; 2) C’est un détail annexe : je n’aime pas les posts où les malades sont tutoyés alors qu’ils ne sont pas tutoyés dans la vraie vie ; 3) Parce que le malade qui a rendez-vous et qui vient avec sa femme parce que, justement, elle est malade, c’est la plaie des consultations sur rendez-vous. Pas facile à gérer. Dans le cas présent il eût fallu (mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs) commencer par l’enfant et voir après. Ce qui aurait permis d’avoir plus de temps pour examiner et / ou travailler. Et ce qui aurait permis de dire zut à la mère ; 4) La patiente qui se fait suivre par le diabétologue, cela m’arrive, elle se fait prescrire les produits anti diabétiques par le diabétologue et si elle veut autre chose elle prend rendez-vous et si ça concerne le diabète elle vient avec, c’est selon, son carnet de glycémie ou ses résultats d’examens complémentaires (une seule HbA1C par an ? ) ; et basta (mais ce n’est pas au « stagiaire » de faire le boulot, c’est au médecin remplacé) ; 5) j’en ai marre des blogs de remplaçants qui ne cessent de dire du mal du docteur Ducon ou du docteur Débile car il est rare que le remplacé écrive sur son blog que le remplaçant est un docteur Ducon ou Débile (conflit d’intérêt) ; 6) je me marre que le maître de stage se comporte comme cela : on ne lui demande pas d’être un saint, mais quand même ; 7) j’en ai assez des ordonnances de renouvellement où le médecin ne fait rien (et c’est pourquoi la malade croit que ce n’est rien) mais je crois aussi que les consultations de renouvellement où le médecin ne fait pas grand chose est une assurance pour le patient que le médecin ne viendra pas trouver qu’il faudrait quand même intensifier le traitement et adjoindre une « nouvelle » molécule… 8) je m’arrête là et je rajoute : les « bonnes » consultations ne doivent pas être trop longues, l’attention des patients et des médecins se disperse : si le jeune homme faisait des pertes de connaissance depuis six mois il n’allait pas en faire une fatale en sortant dans la rue… 9) j’espère ne pas avoir été donneur de leçons mais la lecture de mes écrits ici ou là doivent persuader tout le monde que je suis aussi nul que les uns ou les autres.
    Bonne journée.

  7. Léa dit :

    Je viens de tomber sur votre blog j’ai lu tout vos articles d’une traite!! J’adooore! Continuez comme ça!

  8. titfleur dit :

    bon moi mon médecin prévoit des rdv tous les 1/4 d’heure et en fait ça dure à chaque fois beaucoup plus longtemps, alors quand t’arrives pile poil pour ton rdv, alors t’attends 2 heures et ça fait carrément chier.
    Je me dis à chaque fois que je vais me tirer, mais je reste parce que trouver un autre médecin traitant, quelle galère, et qu’elle est bien celle là. Mais bon si elle prévoyait 20 ou 30 minutes par patient, alors on moins on n’attendrait pas aussi longtemps. Et comme on ne peut pas toujours se débrouiller pour être libre au premier rdv de 13h30, alors on attend…

  9. @euphorite dit :

    Allez courage et zénitude, ces situations qui nous bouffent sont gérables en partie en expliquant notre métier et comment on veut le pratiquer aux patients. Mais quand on remplace évidemment, tout le monde doit s’adapter. Le Dr remplacé ne doit pas exiger que tu fasses exactement comme lui, et en même temps tu dois coller au maximum avec sa façon de faire sinon les patients sont perdus. Encore une histoire d’équilibre, en somme! Ceci dit certains remplaçants font aussi à leur sauce sans trop se soucier de cohérence, et c’est leur droit!

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