Mickael

Mon pauvre Mickael, si tu savais comme ça va être difficile. Pour toi, mais aussi pour moi.

La première consultation où je t’ai vu, tu avais déjà eu 3 fois affaire à l’interne du semestre précédent.

J’avais repris le dossier : un accident de travail plutôt banal, 3 mois plus tôt, avec ton genou qui avait un peu souffert, des douleurs qui ne ressemblaient pas à grand chose de particulier, et des séances de kiné. Mais les douleurs traînaient, et tu revenais pour faire prolonger ton arrêt. Au bout d’un mois de ce petit jeu, mon collègue avait fini par craquer et t’avais prescrit une IRM.

Moi, l’IRM du genou, je m’en méfie. C’est une vraie boite de Pandore. Et on ferait mieux de réfléchir à deux fois avant de l’ouvrir. Bien sûr, quand elle est prescrite à bon escient, c’est un examen précieux. Mais  j’ai souvent l’impression que ce n’est pas le cas. Faut bien l’avouer, examiner un genou n’est pas si simple que ça. Ça ne s’apprend pas dans les bouquins. Et au risque de chagriner les hospitaliers qui encadrent les étudiants, je n’ai jamais rien compris à leurs tentatives d’explications. Ce n’est qu’en atelier pratique, au cours de mon internat de médecine générale, que je l’ai vraiment appris.

Bref, du coup, un genou qui souffre et qu’on ne comprend pas pour x raisons, allez hop, une IRM. Des fois aussi, c’est le patient qui la réclame. Et si on n’a pas envie de s’épuiser à force d’explications, hop, une IRM.

Sauf que, à partir de 45 ans, ou quand on est comme Mickael, qu’on a 27 ans mais qu’on pèse 120 kilos pour 1,70 m, il y a toutes les chances pour que l’IRM montre des anomalies qu’il est impossible de rattacher au vieillissement normal ou à une maladie. Donc, en résumé, une IRM, comme n’importe quel examen d’ailleurs, on la demande quand on a une idée en tête, pour la confirmer, ou l’infirmer. Mais si on part à la pêche, on a toutes les chances de trouver quelque chose, mais qui ne sera pas forcément pathologique. Surtout avec ce genre d’examen hyper performant et hyper sensible…

Comme on aurait pu s’y attendre, ton IRM montrait un peu d’arthrose. Normal, 120 kg à supporter, les genoux, ils aiment moyennement. Mais par chance, tes ménisques étaient indemnes. Parce que ça aussi ça vieillit, un ménisque…

Malgré tout, au bout de 3 mois, les douleurs étaient toujours là, et tu n’avais toujours pas repris le boulot.

Je t’ai examiné. Difficilement c’est vrai. Dans ce cabinet, la table d’examen est vraiment mal foutue. Il il n’y a pas la place d’y tenir allongé entièrement. Du coup, soit les jambes sont dans le vide, soit c’est la tête qui pendouille en arrière. Et toi, c’est pas gentil de ma part, mais en plus, tu n’y tiens pas en largeur. En plus, cette table, elle est coincée entre une armoire, la fenêtre, et une pile de bouquin poussiéreux. Alors tu imagines bien que quand il faut que j’attrape ta guibole, qui fait mon poids à elle seule, que je suis plié en deux et écrasé entre ta hanche et le mur, je galère un peu. Mais j’ai fait les choses correctement.

Et effectivement, ton genou n’avait pas l’air d’avoir grand chose. Pourtant, tu avais toujours mal, et tu m’a dis que tu ne pourrais pas retourner au boulot.

Alors la première fois j’ai cédé. J’ai renouvelé ton arrêt de travail et les séances de kiné.

La seconde consultation, tu m’as dit que la rééducation te faisait plus de mal qu’autre chose. Qu’après les séances, ça tirait dans la cuisse, mais que le lendemain, après une bonne nuit, ça allait mieux. Et que tu pensais que, du coup, ce serait mieux de l’arrêter. J’ai tenté de t’expliquer le principe des courbatures, et j’ai bien vu ton regard perplexe devant le concept de fatigue musculaire. Et j’ai renouvelé ton arrêt de travail. Je t’ai quand même fait un courrier pour prendre rendez-vous avec le rhumato que tu avais déjà vu tout au début, des fois que je passe à côté de quelque chose.

La troisième fois, tu n’avais pas pris ton rendez-vous avec le rhumato. Il était parti en vacances. Du coup, la secrétaire t’avait proposé un rendez-vous à son retour, 2 semaines plus tard. Mais toi, toi qui te laisse habituellement porter par le temps, comme une fleur se fait balloter par le vent, toi, dans un sursaut d’énergie, tu avais décidé que le rendez-vous avec le rhumato, c’était maintenant, et que, comme c’était maintenant, il fallait lui parler, au rhumato, pour qu’il te prenne en urgence. Mais comme il était en vacances, tu n’as pas pu lui parler. Alors tu n’as pas pris le rendez-vous 2 semaines plus tard. Et ton sursaut d’énergie est retombé comme le soufflet.

En plus, maintenant, tu avais mal aussi dans la hanche…

Et c’est tout comme ça !

Et le midi, quand je vais en visite, je te vois là-bas, sur ton banc, à tailler le bout de gras avec tes potes.

Et le soir, quand j’ai fini ma journée et que je sors du cabinet, tu n’as pas bougé d’un pouce.

Parce qu’au final, c’est cette nonchalance qui me les brise. Cette impression que bien au chaud dans la petite bulle intemporelle que t’apporte cet accident de travail, la solution va te tomber dessus comme une illumination divine.

Et comme je me demandais comment j’allais nous sortir de ce petit jeu sans fin, j’ai appris que ton père avait été mis en invalidité suite à un accident de travail quand tu était môme. Et qu’il avait un sérieux penchant hypocondriaque. Et que ta mère était morte il y a bien longtemps d’une maladie chronique. Du coup, j’ai un peu mieux compris ton mode de fonctionnement. Alors il va falloir qu’on travaille là-dessus.

Mais pour ça, il va vraiment falloir que je me fasse offense. Et ce qui aiderait, c’est que toi aussi tu te remues un peu. Que tu soit un peu plus réactif en consultation, et pas vautré sur la chaise, face à moi, à me fixer avec ton regard vide et à me donner du « moui » à chaque fois que je te propose quelque chose.

Alors, on ferait comme si toi et moi, on passait un marché : toi, tu te bouges les fesses, et moi, je fais comme si j’avais pas envie de t’attraper et de te secouer comme un vieux prunier ou de te rentrer dans le lard pour voir si tu es si mou que tu ne le parais.

 

PS : encore un copyright toutetrien.fr pour l’image, mon principal fournisseur photo.

 
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7 réponses à Mickael

  1. thoracotomie dit :

    courageux comme texte, il n’est pas dans la complaisance démagogique à déresponsabiliser ce patient, et pour autant il ne l’accable pas.
    Il se positionne surtout dans la recherche d’une solution. un équilibre fragile.
    Bref c’était bien quoi :)

  2. Naï dit :

    Pas facile, ce qui est bien dans mon métier c’est que j’ai un peu le droit de les secouer, moi, les pruniers ! Toutes façons si je les secoue pas ils finissent bien par se ramasser tous seuls donc… par avoir envie de se secouer.
    En tous cas je te souhaite beaucoup de courage car il y a plus de chance que tu finisses par être tout seul à te « secouer » pour lui d’après tout ce que tu racontes !

  3. docteurdu16 dit :

    Juste un mot : je n’aime pas qu’on tutoie les patients.

  4. Anna dit :

    Je peux me tromper, mais à la lecture il m’a semblé que le tutoiement appartenait au monologue intérieur, pas au dialogue réel.

  5. legende dit :

    « je fais comme si j’avais pas envie de te rentrer dans le lard pour voir si tu es si mou que tu ne le parais »

    Je découvre votre blog à la faveur d’une insomnie. Cette phrase me choque… même si je saisis votre désarroi. Pourquoi ne pas engager un dialogue franc avec votre patient plutôt qu’être traversé par de telles pensées?

    • drfoulard dit :

      Bonsoir,

      Parce que ce dialogue, c’est justement en prenant conscience du fond du problème avec ce patient, que je peux maintenant l’amorcer. Jusqu’ici, il y avait une donnée manquante qui m’empêchait de comprendre les raisons de son comportement.
      Votre réflexion est juste. C’est exactement la conclusion de mon billet : maintenant que j’en sais plus sur ton histoire, on va pourra discuter.

      Je vous espère une bonne nuit ;-)

  6. doc4work dit :

    Bonsoir, je suis médecin du travailet je connais bien ce type de situation. On peut travailler ensemble sur ces dossiers, il est parfois possible d’aménager un poste ou de demander un reclassement. Juste une précision je crois savoir qu’on ne peut pas obtenir une invalidite suite à un ATson père devait avoir d’ autres antécédents !

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