Ma part du travail

Ma part du travail

Quand les pompiers nous ont déposé Mme L, c’était un peu la jungle. J’avais beau être avec de bons chefs, il n’y avait aucun lit de disponible dans les services pour hospitaliser les patients des urgences. Et ça, rien n’y fait. Même avec une équipe qui roule bien, quand une journée commence comme ça, c’est difficile de rattraper le coup.

J’avais laissé les chefs partir déjeuner en premier. 12h30, c’était un peu tôt. Surtout que le repas suivant risquait de n’être qu’à minuit ou deux heures du matin.

Du coup, comme il n’y avait que moi aux urgences, je me suis occupé de Mme L. Pas franchement motivant. Une chute à domicile datant de la veille. Ce qui m’a un peu étonné, c’était plutôt son âge. 55 ans. Ça faisait jeune pour une simple chute à domicile.

La fiche d’intervention des pompiers était plutôt laconique. C’était mieux comme ça. J’aurais pu trouver matière à me moquer.

La dame, elle, était carrément à l’ouest.

Oui elle était tombée. Non elle ne s’en rappelait plus. Non elle ne se plaignait de rien.

C’était son mari qui avait appelé les pompiers.

Un coup de fil au mari. Assez laborieux en fait. Du genre à sortir un cahier avec tous les antécédents médicaux, entorses et rhinopharyngites incluses, et toutes les prises de médicaments de ces dix dernières années, avec les effets indésirables allant jusqu’à la couleur et la consistance des selles.

De fait, son histoire était assez sombre. Ce n’était pas étonnant que le mari se soit réfugié dans une description froide et objective des évènements. Ça n’en restait pas moins chiant à mourir. Et surtout très glauque. Au bout de la 5ème description du dernier séjour en rééducation, j’avais juste envie de me pendre.

Elle en était à un truc comme la troisième récidive de son cancer. Des métastases plein la tête. A se demander comment les parties saines de son cerveau pouvaient encore travailler de façon pas trop anarchique.

Trois fois qu’elle se cassait la binette.

Les deux premières fois, ça avait tourné en hémorragie cérébrale. Neurochirurgie en urgence, rééducation pendant plus d’un mois, retour à domicile, nouvelle chute et rebelote.

Là, ça faisait 10 jours qu’elle était revenue à la maison avec son mari. L’ergothérapeute du centre de rééducation avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse retourner chez elle.

Et nouvelle chute.

Elle avait perdu connaissance. Après, il la trouvait un peu ralentie. Un peu perdue. Mais il avait préféré la garder avec lui pour la nuit. Attendre le lendemain pour aviser.

Le lendemain, il avait finit par appeler le 15. Qui avait envoyé les pompiers.

 

Elle a eu son scanner cérébral. Normal.

Enfin, normal. Rien de nouveau plutôt. Juste des méta plein la tête.

Son mari avait fini par la rejoindre aux urgences. Il l’a trouvait mieux.

Je me suis demandé si elle n’avait pas pu avoir autre chose. Genre une crise d’épilepsie. Avec tout ce qui se baladait dans sa tête, ça n’aurait pas été étonnant. Mais bon, elle avait déjà un traitement pour ça. Et après tout. Quel intérêt ?

J’en ai touché deux mots à mes chefs. Débordés avec leurs propres patients, ils ont manifesté un intérêt plutôt mou pour ma patiente. Et pour être honnête, je crois que j’ai moyennement insisté. Ils sont gentils. Mais des fois, ils ont la médecine toute puissante qui a tendance à prendre le dessus.

J’ai expliqué ce que j’en pensais à ma patiente et à son mari : pas de saignement, autre problème pas exclu, possibilité d’une hospitalisation pour exploration, intérêt modeste.

J’ai essayé d’être aussi neutre que je le pouvais. J’ai tâté le terrain.

C’est difficile de savoir si c’est le bon moment pour arrêter la machine. Médicalement, ça l’était. Ça ne faisait aucun doute. Mais eux, étaient-ils prêts ? L’avaient-il envisagé ? En avaient-il parlé ? Avaient-il prévu ce qu’ils décideraient dans cette situation ? Savoir et comprendre en évoquant les choses à demis mots, sur la pointe des pieds. Pour ne pas brusquer, être sûr de ne pas avoir un train d’avance et effrayer.

Ils en avaient marre. Ils voulaient que ça cesse.

Mais pour autant, ils étaient incapables de franchir le pas. De lâcher prise. Elle ne voulait pas lui donner l’impression de l’abandonner. Il était incapable de porter le poids d’une telle décision. C’est certainement pour ça qu’il avait fini par appeler le SAMU. Ce n’était pas que pour elle qu’il l’avait fait. C’était pour eux. Pour remettre à quelqu’un d’autre le poids d’une telle décision.

J’ai reformulé les choses. Un peu plus clair. Un peu moins neutre.

Ils étaient d’accord avec moi. Ils seraient mieux à la maison. Ça n’avancerait à rien. Après tout ce calvaire. Pour ça. Autant rentrer.

J’ai maintenant l’impression que c’est bien moi qui l’ait prise pour eux, cette décision. Pas contre leur volonté, non. Enfin, je ne pense pas. Je crois que c’est ce qu’ils voulaient tous les deux. Je les ai juste pris par la main pour franchir le pas. Histoire que ce soit ça de moins à supporter.

J’espère que je ne me suis pas planté. Que je n’ai pas compris de travers.

J’espère que je n’ai pas trop forcé les choses. Que c’était le bon moment. Qu’ils étaient prêts et qu’ils ne regretteraient pas. Qu’il ne regretterait pas.

J’aurais peut-être dû insister un peu plus auprès de mes chefs, pour qu’ils se mouillent avec moi. On aurait partagé cette décision. Je ne suis pas sûr que ça aurait changé grand chose pour ma patiente. Mais pour moi, ça aurait été plus confortable.

 
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12 réponses à Ma part du travail

  1. Docmam dit :

    Oui pas facile.
    J’ai déjà pris ce genre de décision, avec les mêmes doutes.
    JE pense que c’est ce qui est le mieux, mais est-ce que c’est vraiment le mieux ?
    Est-ce que j’aurais pas du en parler avec des collègues ? Est-ce que c’est vraiment ce qu’ils voulaient, ou ce que je pensais qu’ils voulaient, ou ce que moi je voulais ?

    Difficile cette responsabilité de ces gens un peu perdus qui nous disent « dites nous docteur, c’est vous qui savez, on vous fait confiance…. »

    • drfoulard dit :

      Heureusement, ce n’est pas tous les jours que ça arrive dans des conditions aussi peu favorables à ce genre de prise de décision. Les urgences…

  2. Farfadoc dit :

    Pffiou… dur!
    Dans tous les cas, la décision que vous avez prise ensemble (parce que je crois vraiment que tu les as « simplement » accompagnés dans cette décision) est réversible. En terme de traitement, je ne vois pas bien ce qu’une hospitalisation aurait apporté. Mais si ça ne va pas à la maison, s’ils s’inquiètent, ils peuvent toujours revenir.
    Et rediscuter de tout ça.

    • drfoulard dit :

      Effectivement, je n’avais pas considérer cette possibilité. Peut-être aussi parce que j’espérais qu’ils ne reviennent pas aux urgences pour rediscuter de cette prise de décision.
      Peut-être que j’aurais dû être plus clair encore et leur dire qu’il serait souhaitable d’en rediscuter avec le médecin traitant.
      Mais pas aux urgences. J’ai l’impression que c’est le dernier endroit de la terre où l’on a la possibilité d’entamer une démarche de décroissance des soins curatifs : temps disponible pour la réflexion du malade, de la famille, du médecin, formation des professionnels, état d’esprit du service (urgences… comme son nom l’indique).

  3. sylvie087 dit :

    Merci pour ce beau blog, intéressant, émouvant et si joliement illustré de belles photos.
    -encore, encore, j’ai tout lu en trois fins de soirée- J’aime aussi les commentaires du fan-club qui sont de petits récits dans le récit.
    Un régal.

  4. anne dit :

    A vous lire, je pense que vous avez fait ce qu’il fallait ( et comme le dit farfadoc, en cas de besoin ou d’aggravation , ils pourront revenir ). Mais c’est sur qu’avoir l’appui d’un confrére ou son avis , aurait pu  » aider »… partager la  » décision », quoi.
    En cas de maladie grave, on est toujours mieux à la maison, tant que c’est tenable, j’entends.
    Bravo pour votre blog, j’adore moi aussi.

    • drfoulard dit :

      Le problème comme j’essayais de le dire, c’est que je ne suis pas certain que les collègues présents ce jour auraient été dans le même état d’esprit : il est plus facile de mettre un patient dans un lit et de laisser aux autres le soin de prendre cette décision. La politique de l’autruche, ça peut être encore plus confortable moralement…
      Au moins, en cabinet, j’ai l’impression qu’il est possible de choisir ses contacts plus facilement pour discuter sereinement de ce genre de décision. Ce qui n’est pas forcément le cas dans des structures aussi rigides que l’hôpital, et a fortiori les urgences.

      Merci pour votre commentaire

  5. docteurdu16 dit :

    Je crois, mais je me fie sur le texte, que la décision était judicieuse.
    Prévenir les chefs est important et ils n’auraient pu qu’accompagner mais cela avait, sans nul doute, un avantage moral.
    Cette patiente était « fichue » : mourir chez soi, n’est-ce pas mieux ?
    Deux réflexions toutefois : a) le médecin traitant ? (je sais, il est tard, ou c’est pas le jour, mais le médecin traitant, lui, il va retourner au domicile de la patiente demain ou dans quelques jours, et il sera mis devant le fait accompli, même si c’était la décision qu’il n’avait pu faire accepter auparavant… et ce, d’autant, que la malade survit depuis si longtemps…) ; b) mettre en place des soins à domicile pour soulager le mari (c’est peut-être déjà fait mais, de toute façon, c’est le plus important).
    Bravo.

    • drfoulard dit :

      Je prends bonne note des deux remarques.
      Concernant le médecin traitant : les circonstances ne permettaient pas de pouvoir le joindre, effectivement. Il aurait fallu garder la patiente en unité d’hospitalisation de courte durée, ou dans un service. Au risque qu’une fois dans un lit, un médecin ait fini par craquer et ait de nouveau relancer les choses. Mais je me dis maintenant que j’aurais pu mieux faire : le prévenir même le lendemain ou le surlendemain aurait été une bonne chose.
      Quant aux soins à domicile, c’était effectivement déjà en place, mais pas dans l’optique d’une fin de vie.
      D’où l’utilité encore une fois de prévenir le médecin traitant même après…
      Tirer des leçons des expériences passées. Merci pour ces pistes de réflexion.

  6. GdA dit :

    Bonjour.
    Excellent billet. En tout cas, j’ai beaucoup aimé.
    Tu es, je crois, à la croisée des chemins. Etre médecin, c’est aussi s’engager, prendre des décisions, faire pencher la balance. C’est aussi ce que l’on te demande.
    Le médecin ne doit pas toujours botter en touche, voir avec le chef, suivre aveuglément les protocoles…
    Vient un moment où, après avoir écouté, et lorsque tu penses avoir compris les messages conscient et inconscient de ton patient, tu dois exposer ton avis de médecin et quelquefois, prendre une décision difficile, au risque de te tromper.
    J’ai récemment accompagné aux urgences un de mes proches brutalement atteint de démence. L’urgentiste, extrêmement sympathique au demeurant, a passé son temps à courir après le radiologue (pour un scanner) puis après le neuro (pour avis), puis après le radio de nouveau (car le neuro avait un doute et voulait un IRM) puis de nouveau après le neuro (car l’IRM ne pouvait être fait que le lendemain)…
    Tétanisé ! quasi incapable de faire une synthèse un tant soit peu objective et de prendre une décision.
    Au bout de 7 heures aux Urgences avec un dément, je l’ai mis au pied du mur : « mais toi, qu’est-ce-que tu penses ? quel est ton opinion profonde ? je suivrai ton avis. »
    Il a alors admis que les doutes du neuro sur le scann étaient sans doute exagérées et qu’on pouvait faire un IRM plus tard. Dont acte.
    Il a pris ses responsabilités de médecin. c’est son boulot. En cas d’erreur, je ne l’aurais pas rendu responsable.
    Au delà des algorythmes décisionnels connus de tous, la médecine reste une affaire humaine, faite d’appréciations que l’on doit toujours réévaluer, d’opinions sur le bien fondé d’un examen ou d’un traitement… Etre médecin, c’est s’engager, gérer le risque, assumer ses erreurs et continuer d’avancer.
    Passer d’élève/interne/étudiant à médecin, pour moi, c’est quand on comprends que ce que l’on attends de nous, c’est aussi parfois de prendre une décision, et prendre effectivement la décision que l’on pense la meilleure en sachant que l’on peut se tromper.
    Je n’ai pas d’inquiétude sur ton avenir. ;-)
    Bonne continuation.

    • drfoulard dit :

      J’apprécie énormément d’avoir le point de vue de ceux qui sont passés par là avant moi, et qui ont l’expérience.
      Merci beaucoup d’avoir pris ce temps de réponse.

  7. DocBulle dit :

    J’aime définitivement ta manière de raconter des histoires, de manière simple, sensée, et tellement réfléchie, avec au final tellement de recul et de maturité.

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