Monsieur Ladek

Aux urgences, comme ailleurs, mais c’est surtout là que c’est flagrant, il y a des situations qui sont rapidement merdiques. Si on ne veut pas se laisser déborder, il faut que ce soit clair dans sa tête. Savoir d’où on vient et où on va. Après, faut pas être buté borné non plus. Il faut adapter selon les situations. Mais si on n’a pas les grandes lignes en mémoire, on perd un temps phénoménal.

C’est le cas des petits vieux qui sont amenés pour « chute à domicile ».

Comme ça, on a envie de dire « et alors » ?

Généralement, si on demande à la petite mamie, elle minimise les faits. Genre c’était rien, juste un tapis qui passait par là, j’ai trébuché, ma fille a eu peur alors elle a appelé les pompiers mais c’est rien docteur, d’ailleurs je peux pas rester plus longtemps, y’a Felix qui m’attend, il faut que je sois rentré à 18h30 pour lui donner sa gamelle.

Si on demande à la fille de la mamie, elle vous dira que c’est terrible, elle arrête pas de tomber, la dernière fois il a fallu y aller à 3 h du matin parce que la voisine l’a entendue crier et c’est moi qu’elle a appelée parce que c’est moi qui ai les clés, alors vous comprenez il faut l’hospitaliser, lui faire une radio du cerveau et des prises de sang, voir pourquoi elle perd la tête.

Bref, c’est rapidement le bordel.

Le mieux, généralement, c’est de prendre aussi l’avis du médecin traitant.

Mais des fois c’est difficile de l’avoir au téléphone. Déjà, la mamie qui est tombée, ça arrive forcément à 19h, quand le cabinet est sur répondeur. Ou alors le dimanche matin… Ensuite, si par chance c’est arrivé en journée, un jour de semaine, il faut passer le niveau supérieur : la secrétaire. La secrétaire qui met l’appel en attente, « maison-médicale-bonjour-ne-quittez-pas-tulululu-lalalala (les 4 saisons de Vivaldi, hein, ou un aria de Bach, au choix) » avant même d’avoir eu le temps de lui dire que vraiment les 10 minutes en attente ça va pas être possible parce que la salle d’attente déborde et qu’il y encore 4 papis chuteurs à gérer.

Mais bon, passé le recueil du minimum d’informations, ça peut se gérer facilement, simplement et rapidement, ce qui est assez utile aux urgences.

En gros :

  1. C’est une chute isolée, mais une bonne, du style elle a passé la nuit par terre, et ça implique un certain nombre de complications à éliminer, et qui sont toujours les mêmes (fracture, hypothermie, déshydratation, rhabdomyolyse, c’est-à-dire destruction musculaire avec les risques qui en découlent, etc). Bref, que du « systématique ». Et généralement ça débouche sur une hospitalisation, même courte.
  2. Le « chute à domicile » est en fait un « chutes à répétition », et ça débouche également sur une hospitalisation pour rechercher une cause, mettre les gériatres sur le coup, l’assistante sociale, et adapter en fonction des moyens du bord, pour si possible un retour à domicile

En gros, ça débouche toujours sur une hospit’. Au moins pour bien avoir le temps de se poser et pas renvoyer une petite mamie chez elle sans avoir bien tous les éléments en main. Parce que tout le monde a pas non plus un généraliste au taquet qui a déjà tout fait, tout mis en place.

De temps en temps, il y a bien une infirmière un peu flippée qui t’envoie une petite mamie parce qu’elle s’est assise à côté du lit. Même si la mamie se plaint de rien. On sait jamais, il faut mieux assurer ses arrières. Alors ça peut-être un retour à domicile rapidement gérer.

L’autre jour, les pompiers m’ont amené M Ladek. 88 ans.

Chute à domicile.

Déjà, ça partait plutôt bien : arrivé à 10h un mercredi, et visiblement toute sa tête. Trop facile. Les pompiers m’ont dit que la voisine l’avait trouvé le cul par terre dans sa chambre, un peu à l’ouest, mais que visiblement, ça allait de mieux en mieux, il retrouvait ses esprits.

Effectivement, mon petit papi avait l’air de tenir le coup. Capable de suivre une conversation « normale », pas désorienté. Bien. Niveau antécédents médicaux, selon lui, une santé de fer. Pourquoi pas, c’est possible, on n’est pas obligé de se taper l’hypertension, le cholestérol, le diabète, l’arthrose de hanche et l’Alzheimer.

Un coup de fil à la fille, qui vit à l’autre bout de la France. Effectivement, pas de pépin de santé. Juste une chute de temps en temps. Mais vous savez, docteur, quand même, ces derniers temps il est un peu agressif. Et puis, il dort plus beaucoup la nuit et il somnole toute la journée. Bon, et puis il veut plus sortir. Et il veut pas aller faire les examens que le médecin lui demande de faire.

Okay. Un coup de fil au médecin (du premier coup !), qui me dit globalement la même chose que la fille, et qui insiste gentiment pour qu’on le garde et qu’on en profite pour faire le point sur ses troubles. De toute manière, vu la prise de sang, les muscles en ont pris un sacré coup et il faudra surveiller les reins et le réhydrater doucement mais sûrement.

C’est à peu près à ce moment de mes réflexions que l’aide soignante s’est étonnée de me voir là car le box d’examen de mon patient était fermé de l’intérieur. Effectivement, je ferme régulièrement à clé quand je suis avec un patient. Ça évite que la femme de ménage rentre changer le sac poubelle au moment où j’ai un doigt dans le trou de balle du patient. Mais là, c’était pas moi.

Donc mon petit papi était enfermé dans son box. De l’intérieur. Évidemment, on a bien une clé, mais c’est pas tous les jours qu’un patient s’enferme. Alors la clé, personne savait où elle était.

- « Monsieur Ladek ? Ouvrez-moi, c’est le médecin ! M Ladek ?

- Non, j’peuuuuxpaaaas, j’suis tout nuuuu !

Heiiin?!

- M Ladek, c’est pas grave, c’est le médecin !

- Noooooon

- Mais m’sieur Ladek, de toute façon, je vous ai déjà vu tout nu tout à l’heure !

- … Ah ?! D’accord »

Dans le box, c’était une boucherie. Mon papi avait arraché sa perf, du coup, il avait foutu du sang partout et avait voulu éponger avec les draps qu’il avait ensuite mis en boule dans un coin. Et lui, il était debout au milieu de ce carnage, à me regarder avec son air penaud, la chemise de nuit enfilée à l’envers, pas fermée, les baloches à l’air…

Mon chef de service qui passait par là : « dis donc Foulard, ton patient, il bat pas un peu la campagne ? »

Et l’aide soignante, derrière, morte de rire, qui rentre dans le box pour m’aider à le réinstaller, qui trouve que ça sent bizarrement la merde. C’est vrai que ça sentait la merde. Alors elle s’est mise en quête de l’origine de cette odeur. M Ladek trouvait, quant à lui, que c’était un peu bête de pas avoir mis de bidet dans les chambres. Mais, précisait-il, il avait fait ça bien.

Effectivement, il avait mis sa crotte dans l’électrocardiogramme que j’avais laissé sur la paillasse, l’avait proprement roulée en boule, et l’avait délicatement posée sur le chariot de l’infirmière, entre les compresses stériles et les flacons de bétadine.

Quand je dis que c’est finalement simple, les petits vieux chuteurs, mais que ça peut vite être le bordel…

 
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7 réponses à Monsieur Ladek

  1. prestant dit :

    dites voir, le nom que vous citez , c’est un faux nom ?

    • drfoulard dit :

      Ah ah ah, oui bien sûr, et je peux même vous donner son adresse ;-)

      Bien sûr que non c’est pas son vrai nom, mais c’est mieux que de l’appeler J. 92A, comme dans un cas clinique impersonnel :-)

  2. xav dit :

    Excuse moi mais je me suis marrée. Merci pour ce moment.
    Il faut juste souligner que derrière « petite hospit » il y aura 20 à 30 mn de coups de téléphone car le petit vieux intéresse moyennement….

  3. thoracotomie dit :

    désolé de te le dire comme ça, mais tes gardes c’est un peu le brin

  4. Naï dit :

    Tout à fait d’accord avec Thoracotomie, mais j’ai bien ri, et après une journée trop longue et ben ça fait du bien !

  5. Bribri dit :

    son prénom c’est Onnade ???

  6. docles2A dit :

    merci de ce bon moment de rigolade , ça rappele des bons souvenirs.
    bon allez ,je vais au boulot avec le sourire.
    bonne journée!

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