Petite mise au point

Je ne sais pas trop à qui je dois m’adresser.

Mais bon, voilà, il parait qu’il faut que j’aille repeupler les déserts médicaux.

Bien. J’espère qu’on ne compte pas que sur moi. Parce que, en l’état actuel des choses, avec mon copain, notre indice de fécondité risque de ne pas trop décoller.

Sinon ça me dérange pas trop. J’aime bien l’idée, médecine rurale et tout.

J’aime moins l’idée qu’on veuille m’y envoyer de force par contre.

C’est juste que, au départ, c’était pas vraiment dans le contrat. Je sais, oui, c’est des études publiques, payées par l’état donc par le contribuable.

Mais si on compte les 4 années d’externat payées 100€ pour l’équivalent d’un mi-temps.

Si on compte les 3 années d’internat où on peut, certes, prendre son indépendance financière, mais au prix d’un 50 heures par semaine, payé à peine plus que le SMIC horaire.

Si on compte les gardes de nuit, payées 7€ net de l’heure.

Si on prend en compte tout ça, de mon point de vue, j’ai quand même l’impression d’avoir bien payé ma dette et d’avoir bien contribué à l’effort national.

Et puis, pas la peine de nous faire croire qu’on va nous contraindre à nous installer à Troui-Sur-Purin, parce que, au final, ce seront toujours les mêmes andouilles qui ont un minimum de conscience professionnelle qui iront là-bas. Et ce seront toujours les mêmes rois de l’esbroufe qui passeront à travers les mailles du filet de l’Agence Régionale de Santé toute puissante et bienveillante.

Et comme je fais partie des couillons qui se font toujours avoir, peut-être parce que ma corde sensible, c’est mon devoir d’utilité sociale, peut-être parce que c’est dans ma nature d’être le dindon de la farce, et bien j’ai pris les devants.

La fuite en avant…

En plus, c’est peut-être étonnant, mais j’ai pas attendu d’avoir fini mes 9 années de médecine et d’avoir 28 ans pour rencontrer mon copain. Du coup, dans l’histoire, on est deux. Et lui aussi, il a un métier. Et il y a des métiers, comme ça, à la campagne, c’est pas possible.

Mais bon, comme j’ai bien culpabilisé à l’idée d’abandonner des légions entières de campagnards à leur triste sort, que quand même, ça me tente bien comme mode d’exercice, et qu’il est hors de question que je demande à mon copain de me suivre, la bouche en coeur et le petit doigt sur la couture du pantalon, on a coupé la poire en deux. On s’est trouvé un petit coin tranquille pour poser nos valises, à mi-chemin de son boulot à la ville, à mi-chemin d’un désert médical. Enfin, c’est pas vraiment morne plaine non plus. On dira plutôt un mi-désert médical. Du coup les patients devront faire un peu de route s’ils veulent voire le médecin. Mais moins que s’il avait fallu aller à la ville. Une mi-grande vadrouille quoi. Bon, du coup ça fait un truc un peu bancal, une presque solution qui devrait à peu près marcher. Mais on commence à avoir l’habitude. Composer et bricoler avec les bonnes idées des gens bien placés et les outils qu’on a bien voulu nous laisser sous le coude, c’est dans les gènes. Du moins, c’est dans le mien.

Pour dire comment je gère trop bien la bidouille, ma première voiture, elle était capricieuse. Elle ne démarrait que quand je débranchais la 3ème bougie. Pas la 2ème, ni la 4ème. La 3ème. Ce qui n’a aucun fondement mécanique, d’après mon garagiste qui m’a également appris que le « kit chaine » de ma moto était un « kit chaine », et non un « kitchen », comme je le croyais. Oui, parce que je suis nul en mécanique aussi. Et ma voiture, toujours la première, comme le ralenti ne fonctionnait plus, pour ne pas qu’elle cale à l’arrêt, il fallait que je freine avec le frein à main, comme ça, ça me libérait le pied droit pour appuyer sur l’accélérateur, tout en débrayant avec le pied gauche. C’est un peu compliqué à visualiser, je sais. C’est encore plus compliqué à réaliser …

Dans les gènes…

Autre chose.

Généralement, les internes s’installent là où ils ont fait leurs études. C’est quand même plus pratique. On connait le coin, on connait les hôpitaux, les spécialistes, on sait où adresser les patients. On se fait un carnet d’adresses en quelque sorte.

Et comme on n’est pas que des machines, et qu’on ne vit pas qu’à l’hôpital, on se débrouille pour se faire son trou à côté. On essaie un peu de travailler l’épanouissement personnel.

Du coup, au bout des trois ans, on a moyennement envie de partir.

C’est pour ça que, comme je suis prévoyant, on a débarqué dans notre bled dès le début de mon internat.

Même pour les stages hospitaliers c’était jouable. Avec tous les petits hôpitaux de périphérie, j’avais de quoi me tisser un maillage de contacts pour mon exercice futur.

Sauf pour le stage en CHU (Centre Hospitalo Universitaire). Là, il a fallu faire de la route. Tous les jours la moto pour faire les 50 bornes dans la jungle des bouchons. C’est fou l’inconscience de mon cerveau. Chaque matin pour aller bosser, je manquais de peu de me prendre une voiture qui déboitait et de finir dans la glissière de sécurité. Mais je me disais que noooooon, je suis prudent et que c’est quand même pas tous les jours qu’un motard se fait dégommé. Et chaque jour aux urgences, je voyais débarquer 1 ou 2 pauvres gars qui s’étaient fait exploser un fémur ou une cheville. Sans compter ce qui ne faisaient que passer par le sas des urgences pour partir directement réanimation chirurgicale.

C’est couillon pour moi, parce que depuis que j’ai fait ce fameux stage, il n’est plus obligatoire…

Et puis, je voudrais dire aux gens qui s’occupent du département de médecine générale de ma fac, que c’est bien beau de faire les fanfarons lors de la remise des bourses aux internes qui s’engagent à aller travailler dans un coin paumé. Mais ce qui serait cool aussi, c’est qu’ils ne proposent pas que des stages chez des praticiens exclusivement citadins. Parce que déjà, rebelote, il faut se farcir les 2 heures aller, 2 heures retour dans les bouchons, ou bien risquer sa vie en moto, au choix. Et ensuite, parce que je veux bien apprendre la médecine générale en cabinet de ville, mais je doute que ça m’apporte grand-chose pour mon petit cabinet de campagne. Ce n’est pas vraiment le même boulot quand il y a un hôpital et 3 cliniques à moins d’un kilomètre du cabinet, et quand le premier centre hospitalier est à 40 bornes. Et c’est pas les mêmes patients non plus.

Juste comme ça, pour information.

Surtout qu’il y en a, des médecins gé’ de campagnes qui voudraient accueillir des internes, mais dont les pontes de la fac ne veulent pas, parce ces médecins ne sont pas assez bien à leurs yeux. Mais de temps en temps, il faudrait peut-être qu’ils revoient leurs exigences à la baisse, si on attend de nous qu’on fasse moins les fines gueules.

Enfin voilà

C’est tout

NB : Merci à toutetrien.fr pour l’extrême gentillesse qu’il a eue en m’autorisant (à posteriori) à utiliser une de ses photos. Faites un saut chez lui, y’a quelques photos qui valent le détour.

 
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4 réponses à Petite mise au point

  1. Naï dit :

    Rien à dire sinon que je vous tire mon chapeau Monsieur Lapinou, bravo pour tout ça et encore merci pour ce style dont je ne me lasse pas ♥ . Bon courage pour toutes les futures embûches qui ne manqueront pas de se trouver sur ton chemin, bien que je t’en souhaite (je vous en souhaite) le moins possible…

  2. ldcinc dit :

    rien que pour avoir si bien resumé nos etudes;
    MERCI.

  3. Santard dit :

    +1000000

    En ce qui concerne le stage chez le prat’, c’est exactement le meme combat pour le stage chez le MG pour les externes….la fac ne trouve pas de maitre de stage mais forcement c’est la gueguere parceque le MCUPH X et/ou le PUPH Y n’aime pas le DR Z ou le DR D alors ils veulent pas les avoir comme maitre de stages…

    Pour ce qui est des déserts medicaux, rassurons nous, les pharmaciens vont pouvoir nous aider et faire de l’education therapeutiques et renouveller certains traitements (AVK, Methadone/sub’,RU486 ), decision final de la CNAM le 28 Mars…^^

  4. Rien à dire ! bravo ! Ça résume parfaitement l’absurdité du système.
    Bon courage !

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