La peau dure des habitudes

Avec un peu de recul, et surtout de vacances, je me rends compte du ridicule que peuvent prendre certaines habitudes sorties d’à peu près nul part, mais que tout le monde se doit de respecter, parce que tu comprends, on a toujours fait comme ça, et que c’est comme ça qu’il faut faire, et pas autrement.

Par exemple :

Saviez vous qu’il faut impérativement que ce soit un médecin qui pose la sonde urinaire à un monsieur si celui-ci n’a jamais été sondé auparavant (oui c’est comme ça qu’on dit entre nous : on pose pas une sonde urinaire à Mme Bidule, on va sonder la mamie de la 12).

Par contre, si le monsieur a déjà eu une sonde urinaire un jour dans sa vie, là, c’est une infirmière qui peut la lui poser. Personne ne sait pourquoi, et personne n’a pu me montrer le décret ou l’arrêté instituant cette foutue pratique. Mais c’est comme ça.

Moi j’ai bien ma petite idée : on doit se dire que si le petit monsieur, il a le kiki tout moisi et tout biscornu, ça risque d’être vachement trop dur pour Gisèle, l’infirmière qui a 35 ans de pratique et qui a dû sonder tous les types de kikis possibles dans sa vie. Alors du coup, il vaut mieux envoyer le médecin. Parce que le médecin, avec ses 10 ans d’études, il sait forcément faire mieux que Gisèle. Même si le seul médecin qu’on a sous le coude c’est le pauvre Foulard, interne depuis 2 mois et demi qui n’a sondé un monsieur qu’une malheureuse fois dans sa vie, et encore, c’est Gisèle qui a pris la main en cours de route parce que c’était trop galère. De temps en temps, il y a bien une infirmière à l’œil critique qui trouve ça vraiment con comme truc, et qui demande « tu le fais ou c’est moi qui m’en occupe ?». Qu’elle gère, c’est bien mieux pour tout le monde. Surtout pour le patient. Et si c’est juste une question de responsabilités, on aura qu’à dire que c’est moi qui l’ai posée.

Autre chose : la répartition des tâches. Très important !

Vous venez aux urgences avec votre petit Gaétan parce que votre médecin, il trouve que cette histoire de douleurs au ventre, ça pue vraiment l’appendicite. Vous brandissez le courrier dudit médecin, demandant au pédiatre « de bien vouloir donner son avis sur ces douleurs abdominales fébriles ». Soit. Gaétan sera donc examiné par le pédiatre, ou plus probablement par l’interne de pédiatrie (qui, comme souvent aux urgences pédiatriques, est un interne de médecine générale, donc pas la peine de vous enflammez, vous n’aurez pas un avis plus estimable que chez le médecin traitant, surtout que généralement c’est son premier semestre d’internat, à l’interne).

Maintenant, vous venez aux urgences avec Gaétan, toujours pour la même chose. Mais cette fois-ci, votre médecin traitant, qui a récemment eu des déboires avec l’interne de pédiatrie qui avait renvoyé un gamin chez lui en diagnostiquant brillement une constipation alors qu’en fait c’était une pyélonéphrite (infection des reins), votre médecin donc, se permet de préciser dans son courrier qu’il aimerait bien que vous preniez Gaétan en charge pour « suspicion d’appendicite ». Histoire de bien faire comprendre que c’est du sérieux. S’agissant d’une (éventuelle) pathologie chirurgicale, Gaétan sera donc examiné par le médecin des urgences adultes, ou plus probablement par l’interne des urgences adultes (qui est interne de médecine générale également…).

Oui c’est comme ça ici : la pédiatrie médicale est gérée par les pédiatres, et la pédiatrie chirurgicale par les médecins des urgences adultes. Mais ça peut varier d’un hôpital à l’autre. En fonction des chefs, des us et coutumes, de la logistique, des locaux ou du sens du vent.

Bon, il faut en convenir, c’est stupide. Mais à la limite, qu’il soit vu par un interne de médecine générale dans les locaux des urgences adultes ou par un interne de médecine générale dans les locaux des urgences pédiatriques, on s’en fout.

Et bien non !

Parce que l’interne qui va s’occuper de Gaétan, une fois qu’il aura fait son examen clinique, demandé une prise de sang et éventuellement un échographie ou un scanner, s’il n’a aucun argument pour dire qu’il s’agit d’une appendicite, il ne va pas analyser les résultats pour éventuellement poser un autre diagnostic. Il va s’arrêter là et vous demander de vous rendre aux urgences pédiatriques pour qu’un diagnostic médical soit posé, puisque le diagnostic chirurgical a été écarté. Si si. Et gare à l’interne s’il s’avise de dire qu’aux vues des résultats, il s’agit d’une infection urinaire, voici l’ordonnance, au revoir et bonjour chez vous.

Parce que l’infection urinaire, c’est ME-DI-CAL. Et pas CHI-RUR-GI-CAL. La pédiatrie médicale aux pédiatres, la pédiatrie chirurgicale aux urgentistes, sinon, point de salut.

Et tant pis si les compétences et les connaissances de l’interne de pédiatrie sont les mêmes que celles de l’interne des urgences adultes. Il faut qu’il y ait « SERVICE DE PEDIATRIE » d’écrit sur sa blouse. Parce que c’est comme ça qu’on a toujours fait, et que si on commence à habituer les patients à faire autrement, et bah on est foutu.

Et donc au lieu de passer 3 heures aux urgences, vous y passerez 12 heures, et bien fait pour vous, fallait mieux s’occuper de vot’ gosse, et fallait pas que votre médecin il écrive « appendicite » sur son courrier, mais « douleurs abdominales ».

Sachez le.

 
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15 réponses à La peau dure des habitudes

  1. Mike de bakey dit :

    Il m’a toujours semblé que la loi parlait de la présence du médecin, et pas de l’acte lui même.

  2. Gélule dit :

    Tes urgences sont ubuesques. Enfin LES urgences en général c’est pas mal mais là c’est du grand art :)

  3. PerrucheG dit :

    Jamais compris non plus cette histoire de sonde urinaire…

  4. John Snow dit :

    Tu as raison, les habitudes sont souvent source de situations ubuesques.
    J’ai néanmoins une petite réponse à une de tes interrogations: le sondage urinaire chez l’homme. Cela part d’un texte de loi listant les actes infirmiers. Le texte est débile, mais c’est explicite (J.O n° 183 du 8 août 2004 page 37087 : texte n° 37086): le 1er sondage chez l’homme peut être fait par l’infirmière, seule la présence du médecin est indispensable. Rationnel probable: éviter les complications sur un terrain d’obstacle prostatique que seul le médecin peut gérer (mouarf!) par la pose d’un cathéter sus-pubien (remouarf!)…
    À bon entendeur…

    • docmam dit :

      Voué j’ai quelques situations débiles en tête où même en ma présence l’infirmière n’a pas voulu sonder le gars en rétention aigüe qui hurlait maman…

  5. Farfadoc dit :

    Ce qui est fabuleux, c’est qu’en plus de toutes les aberrations qui trainent depuis des années, il y a encore des nouveautés dans la série des « règlements complètement crétins ». Par exemple la sécu qui demande maintenant une radio pour reconnaître une tendinite de l’épaule en maladie professionnelle. Radio qui sera par définition normale dans l’immense majorité des cas. Intérêt médical quasi nul, intérêt économique, je cherche encore…
    Y’a de l’avenir pour Ubu et ses copains.

  6. DOCDUTRAVAIL dit :

    Cette histoire me rappelle ma première PL en urgence sur un petit garçon que j’avais reçu aux urgences extérieures (j’étais de garde porte + service en plus), le sénior de garde qui me doublait le faisait chez lui endormi dans son lit à 2h du matin et me criait de la faire tout de suite afin de démarrer un traitement. Finalement c’était grâce à une infirmière de nuit chevronnée que j’avais réussi à surmonter ma main qui tremblait et mon stress intense, elle m’avait guidé pour la totalité de l’acte et c’était grâce à elle que j’avais effectivement réussi ma première ponction lombaire dans un service de maladies infectieuses.

  7. asbrou dit :

    pour la sonde urinaire, c top chez le petit garçon étant donné qu’on est sensé faire des sondages systématiques en cas de suspicion d’infection urinaire.
    la poche pipi posée quelques minutes avant avec un bon nettoyage est refusée …
    sympa pour le gamin !

  8. Aurélie dit :

    Je suis étudiante infirmière en Suisse, et en Suisse, nous avons le droit de poser les sondes urinaires que ce soit un premier sondage ou non, sans la présence d’un médecin.

    Commentaire inutile, mais voilà :p.
    Enfin, tout ça pour renforcer l’incompréhension de la chose…. ^^

  9. docles2A dit :

    ah , merci de ce bon moment de rigolade , je commence ma journée de generaliste enseignant en rigolant encore ds ma bagnole en pensant à ces histoires de parcours du combattant aux urgences. Donc d’accord pour lire d’autres histoires vecues par petite tranche pour que ça dure plus longtemps, c’est comme les BD « les femmes en blanc ».

  10. Don Peridon dit :

    En fait pour le premier sondage chez un homme, il faut se référer au décret du 29 juillet 2004 qui liste tous les actes que l’infirmier est habilité à faire :
    « Article R4311-10
    L’infirmier ou l’infirmière participe à la mise en oeuvre par le médecin des techniques suivantes :
    1° Première injection d’une série d’allergènes ;
    2° Premier sondage vésical chez l’homme en cas de rétention ; »
    On m’avait vaguement expliqué qu’il fallait que ce soit un médecin qui sonde la première fois (oui mais la première fois de sa vie? de son hospitalisation ? ) car s’il y a un rétention le monsieur c’est peut-être parce qu’il a une prostate énorme qui bloque les urines (qui bloquera donc aussi le passage de la sonde) et que c’est surtout moins grave si c’est un médecin qui perfore l’urètre qu’un infirmier.
    Oui c’est louche comme explication mais si vous avez mieux, je suis preneur :)

  11. eosine dit :

    Tiens c’est bon ça !
    Je suis une habituée des urgences avec mon enfant qui a fait plusieurs pyélos… Les urgences c’est la maison des fous, ça rendrait dingue n’importe qui !
    On a vécu ça, les sondages (ça mériterait un sketch tellement c’était ubuesque, pas de sondes adaptées pour un bébé de 4 mois dans le service, alors que le geste était prévu depuis 15 jours… Pas de médecin… Et finalement ECBU envoyé au labo trop tard pour l’opé 2 jous plus tard).
    Les urgences pédiatriques c’est mon pire cauchemar sur terre…

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