Pâtissier magicien

Quand j’ai passé le concours de l’internat, je ne l’avais pas spécialement préparé.

Petit aparté pour les novices : le concours de l’internat (dépoussiéré et renommé ECN, Epreuves Classantes Nationales ou Examen Classant National selon l’expert qui s’exprime) est une épreuve organisée à la fin de la sixième année de médecine, et qui permet de classer tous les étudiants français. Ce classement permet ensuite de choisir une spécialité et une région où on va l’apprendre, pendant les 3 à 5 années suivantes. Grosso modo.

Entre ceux qui veulent absolument faire une spécialité hyper convoitée (ophtalmo, radiologie, biologie) et ceux qui veulent absolument aller dans une région tout autant convoitée (Marseille, Nice, Paris), ça fait une bonne ambiance de compétition pendant les deux années qui précèdent le concours.

Donc voilà pour les enjeux.

Moi, perso, j’en avais un peu rien à cirer. Je voulais faire médecine gé’ depuis le début, et c’est pas franchement la spécialité la plus demandée. Paraitrait même que certaines années, il y a des postes de médecine générale non choisis car les étudiants préféreraient retaper plutôt que de faire ça tout le restant de leur carrière…

Le concours, je l’ai préparé à ma sauce. Je me suis dit, fais comme d’habitude coco, assure le minimum et concentre toi sur l’essentiel. Tu veux être un bon médecin généraliste, va en stage, examine des patients en long en large et en travers, lis beaucoup et surtout ce qui te sera utile pour la suite, et pour le reste, ça ira bien.

J’ai même pas fait de prépa’ privée ! Pour dire comment je m’en tamponnais.

En fait non, c’est pas tout à fait ça pour les prépa’ privées.

C’est plutôt que j’ai des principes. Mais à en être stupide. Voire même très con.

Je n’avais pas fait de prépa privée en P1 (première année de médecine avec son gentil petit concours à la fin, où 100 étudiants pour 800 inscrits étaient sélectionnés pour continuer, et les 700 autres foutus à la porte, du moins à mon époque, paraît que c’est pire maintenant).

Je n’avais pas fait de prépa privée parce que je trouvais ça dégueulasse, parce que c’était une sélection par le fric, parce que c’est pas normal pour une formation publique, toussa toussa …

… et que mes parents pouvaient pas me la payer.

Donc j’avais dit, premier essai de la P1 sans prépa’ privée, et avec les pépètes gagnées à faire du rayonnage chez Auchan pendant les congés d’été, je me paie la prépa’ pour le redoublement.

Et j’ai eu ma P1 du premier coup.

Non pas que je sois une bête à concours. Loin de là, même.

Mon Bac S, je l’ai quand même eu avec 11 de moyenne, et ce n’était pas grâce aux matières scientifiques (10 en math et 8 en physique/chimie) mais plutôt grâce à la géo (18/20, vachement utile de maitriser les « villes d’Afrique » et le « Japon » pour faire médecine), à l’anglais et au français… Mais j’avais tellement rien foutu jusqu’au bac que j’avais quelques réserves. Il faut dire, jusqu’au bac, j’avais deux activités principales : nager et bouffer. En fait, c’était un cercle vicieux inflationniste. Plus je nageais et plus je bouffais, et plus je bouffais et plus je pouvais nager. S’en était même miraculeux de manger autant sans jamais prendre un gramme ! Bref, arrêter de nager et de manger m’a libéré pas mal de temps et j’ai pu me mettre  à bosser quand je suis arrivé à la fac de médecine.

Et j’ai été pris au concours du premier coup. Certes de justesse. 91ème pour 110.

Du coup pour les ECN, j’ai fait le rebelle : « Moi, non, les conférences privées, c’est dégueulasse, médecine, c’est des études publiques, y mélanger le privé, c’est caca, c’est une sélection par le fric, hors de question ». C’est tellement une sélection par le fric que tout le monde participait à une conférence privée et qu’on devait être trois pauvres andouilles à ne pas en faire.

Je participais bien aux conférences de préparation aux ECN organisées par la fac, parce que je trouvais l’initiative louable, parce que c’était organisé par les profs, pour tous les étudiants, et que je me suis dit que ce serait quand même un minimum.

Mais ça n’a pas été suffisant en fait.

On a passé le concours en mai. Après c’était les vacances, je bossais comme infirmier de nuit dans une clinique privée (baaaaahhh, le privé, c’est caca, mais je raconterai une autre fois pourquoi j’ai filé ma dém’ au bout d’un mois) et vogue la galère, les résultats, c’était pour plus d’un mois après.

Quand on a eu les résultats, c’était par un mail de la fac, 3 jours avant la date prévue. Il paraît qu’ils aiment bien faire ce coup là.

« Résultats officiels le 13 juin »

Le 10 juin, glandouillages sur internet, il est 23h, le lendemain je passe le code pour le permis moto, que j’ai envie de pisser toutes les 5 minutes tellement j’ai la trouille, et au moment d’aller se pieuter, juste avant d’éteindre l’ordinateur, j’entends le « tooooong » qui signale un nouveau mail. Ah tiens, un message de la fac :

« Résultats ECN »

Oh putain…

J’ouvres la pièce jointe, les étudiants sont classés par ordre d’arrivée au concours, je fais défiler, je cherches mon nom, je le vois pas, je fais défiler, je le vois toujours pas, je fais défiler, j’arrive quasiment à la fin, c’est pas possible j’ai dû faire défiler trop vite et j’ai pas vu mon nom dans la liste, je reviens en arrière, je fais défiler…

5040 sur 7000.

Et là le monde s’écroule.

L’année précédente, les postes de médecine générale dans ma région étaient partis bien plus tôt que ça. Il fallait que j’envisage la possibilité de ne pas avoir ce que je voulais.

Mon copain, qui venait de décrocher un CDI pour un job où les débouchés sont rares, ne pouvait même pas envisager de changer de région. Sinon c’était re-chômage. Et moi, partir loin de lui, et de ma famille, c’était une mort lente assurée.

Le choix des postes avait lieu deux mois après je crois. Deux mois pendant lesquels j’ai étudié toutes les possibilités :

-       alors je choisis la région machin pas trop loin et je reviens tous les week-ends

-       sinon je choisis la région bidule qui est loin, mais je pourrais faire des demandes de stages hors divisions pour revenir près d’ici

-       j’arrête médecine et je fais pâtissier-magicien

-       …

 

Et puis finalement, ça a été une année où les étudiants étaient particulièrement peu motivés pour faire de la médecine générale dans la région qui m’intéressait, alors qu’un an plut tôt, avec mon classement, il aurait fallu que j’aille étudier à Wallis et Futuna…

Après mûre réflexion, heureusement que j’ai redoublé ma deuxième section de maternelle.

 

 
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8 réponses à Pâtissier magicien

  1. Biche dit :

    Tant que tu ne cuisines pas le lapin au citron. Les ECN, vu de très loin comme mon cas, ressemblent à jouer à la roulette russe. Le système formate ou broie les personnalités. Heureusement, certains gardent leurs valeurs: soigner de leur mieux, rester fidèle à eux même et rester humain. Merci pour ce billet.

  2. Docmam dit :

    Héhé je me reconnais en tous points ou presque…

    - j’ai des principes encore plus cons. J’ai pas voulu faire de prépa en P1 non plus. Mais mes parents pouvaient me la payer en plus.
    - j’ai bossé comme IDE de nuit dans le privé aussi, j’ai lâché le truc aussi, et j’en parlerais plus tard aussi ;)
    - j’ai pas bossé pour l’internat. Enfin le minimum, histoire de connaître un peu la médecine et d’avoir un classement pas trop trop pourri pour les choix de stages. L’idée de m’inscrire à une conf privée ne m’a jamais traversé l’esprit, mais faut dire que dans notre petit CHU de province, à l’époque, c’était assez rare de le faire.

    La seule différence au final, c’est que j’avais la chance d’être dans une région… pas choisie. Genre la punition du gars qu’a foiré l’internat. Surtout en médecine générale. Enfin relativisons, on était 2 ou 3 régions à se battre pour être la moins aimée.
    Donc j’ai jamais stressée une seconde. Je me suis même pas déplacée pour l’amphi de garnison c’est dire.

  3. Toutetrien.fr dit :

    Une semaine sans article, heureusement qu’il y a quelqu’un à la maison qui te pousse aux fesses pour que tu publies !
    Et entre nous, Tours ça aurait été moyen.. Pas insurmontable mais assez difficile à vivre. Tu as eu bien de la chance de réussir ce putain d’ECN mais c’était mérité ;)

  4. docausol dit :

    Tellement pareil. P1 sans prépa contre l’avis de mon père, 69 sur 70 place au final, les 69 autres qui ont réussit avait une prépa privée.
    pour l’ECN, envie de faire MG, et n’importe ou mais de préférence dans un trou perdu plutot que ds une grosse ville : classement 3510 sur 4300… j’ai pris la dernier place de MG dans les DOM, et 8 ans après, j’y suis et j’y reste (a la Réunion ;-)

  5. Naï dit :

    J’adore la conclusion !! Comme quoi, même redoubler une année de maternelle peut être vraiment très utile :)

  6. Caro dit :

    J’ai découvert ton blog il y a quelques jours… Excellent … J aime beaucoup ta manière d’écrire ! Je suis IDE et tes récits me remémorent beaucoup de choses, entre autre mes remplacements en libéral, le trop plein de boulot …. !
    Encore encore des postes….
    Courage pour la suite ….

  7. Eileen dit :

    Ah bah t’as eu de la chance…
    Nous c’est tout super tard : On a eu les résultats en Juillet et on ne sait pas où on va se retrouver avant le 20 Septembre… Et là j’ai autant de chance de finir à Marseille qu’à Brest vu les préchoix des autres…

  8. Eileen dit :

    J’aime beaucoup ton blog, j’en ai fait un aussi, mais plus comme bouteille à la mer qu’autre chose, et je lis beaucoup les autres pour savoir ce qui m’attend pour l’internat.

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