Sita

Elle avait 16 ans quand elle a fui son pays. Ou plutôt quand son père l’a collée dans l’avion avec sa petite sœur, leur passeport en poche, et un peu d’argent pour leur voyage et leur arrivée en France.

Un voyage sans retour.

D’où elle vient, c’était la guerre. Son frère avait été tué et sa mère violée avant d’être elle aussi assassinée. Son père avait organisé leur fuite. De la famille devait les accueillir en France. De lointains cousins.

Mais ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu.

A leur arrivée, le couple qui les a accueillies, les « cousins », les a séparées.

Ils lui ont pris son passeport, son argent, et l’ont enfermée dans un appartement en la prévenant qu’en France on n’aime pas les enfants noirs et que si elle sortait, elle serait jetée en prison avant d’être renvoyée au pays.

Alors elle s’est tenue sage. Elle n’a pas dit un mot, n’a pas fait un bruit.

Même quand les douleurs ont commencé à la faire souffrir elle n’a rien dit. Ils ont bien vu qu’elle n’allait pas très bien. Ils lui ont quand même donné quelques antidouleurs, mais ça n’a pas été suffisant.

Quand les douleurs sont devenues trop fortes, et qu’elle n’a plus réussi à serrer les dents sans rien dire, quand ils ont vu qu’ils risquaient de se retrouver avec un cadavre sur les bras, ils l’ont mise dans la voiture et l’ont déposée à 500 mètres de l’entrée des urgences.

Ce jour là, comme souvent, c’était le bazar aux urgences. Elle avait été installée dans un box en attendant d’être vue par un médecin, mais il y avait toujours un truc plus important ou moins pénible à faire.

« Douleurs abdo, ne parle pas français »

C’est ce qui était noté sur sa fiche épinglée dans le poste central.

Au bout d’un moment, l’infirmière qui l’a prise en charge m’a demandé de m’en occuper rapidement car elle semblait souffrir atrocement.

Quand je l’ai vue dans le box, je me suis dit que si la douleur devait avoir une incarnation, se serait celle-ci. Son visage était crispé, sa mâchoire serrée, et son corps semblait cloué au brancard. Tout en elle exprimait la douleur.

Elle ne répondait à aucune question, elle semblait ne rien comprendre. Je commençais franchement à avoir la trouille. Elle avait quelque chose, mais quoi ?

Pendant que j’essayais de l’examiner, j’étais tellement paniqué, que pour me donner une contenance, j’ai commencé à lui parler. Je lui racontais n’importe quoi, ce qui me passait par la tête.

Je lui ai dit qu’on allait s’occuper d’elle, qu’on n’allait pas la laisser comme ça.

Elle m’a attrapé la main et m’a demandé de l’aider.

En fait, elle parlait français. Elle était juste paralysée par la douleur et la terreur.

Quand j’ai voulu sortir du box pour aller chercher l’infirmière, qu’elle lui pose une perf’, lui passe des antalgiques et fasse un bilan bio, elle m’a retenu par le bras. Elle ne voulait pas que je la laisse. Du coup c’est moi qui me suis occupé d’elle. Ça fait un peu le gars qui se la raconte comme ça, mais sur le coup, je me suis dit que si ça pouvait lui apporter du réconfort, je pouvais bien faire ça. Et puis de toutes manières, dans ce service, c’était toujours le bordel et ça m’arrivait régulièrement de « techniquer » les patients pour gagner du temps.

Ensuite, on a fait ce qu’on a pu, comme on a pu avec les moyens du bord. Ça l’a soulagée un peu mais il fallait qu’elle soit prise en charge plus spécifiquement. On a convenu que ça relevait plus de la gynéco. J’ai préparé son transfert, et je lui ai expliqué. Elle voulait que je vienne avec elle. J’aurais bien voulu. Mais j’avais cette saleté de garde à finir. Alors je lui ai promis de venir la voir plus tard.

Le lendemain, en sortant de garde, je suis passé la voir. Elle était sous antidouleurs et sous antibiotiques. Elle avait fait une hémorragie de kyste ovarien je crois. Elle allait mieux. Elle n’aurait pas besoin d’être opérée.

Personne n’avait pris le temps de lui dire ce qui lui arrivait et ce qui se passerait dans les jours à venir. Alors je me suis assis et je lui ai expliqué.

Ensuite je lui ai demandé d’où elle venait. C’est là qu’elle m’a raconté cette histoire horrible, son histoire.

Quand on est juste interne, qu’on a 25 ans, qu’on a jamais connu ce genre de misère, qu’est-ce qu’on peut dire ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour soulager un peu toute cette peine ?

Alors je suis revenu la voir les jours suivants. C’était bien le minimum que je puisse faire.

Je n’avais pas grand chose à lui raconter de mon côté. Ça aurait été tellement déplacé.

Je lui posais des questions sur son pays, sur son passé. Je ne sais pas si c’était très malin de ma part. Mais elle en parlait. Ça avait l’air de lui faire du bien. Malgré tout, elle s’inquiétait pour sa petite sœur. Est-ce qu’elle vivait enfermée comme elle-même l’avait été ? Je n’avais rien à lui répondre.

Comme je venais le soir en sortant des urgences, généralement, les repas avaient été servis. Elle n’y touchait pratiquement pas. Du coup, j’amenais une plaquette de chocolat qu’on se partageait, des fois en silence, d’autres fois pendant qu’elle me parlait de son autre vie. Je lui avais aussi amené des vieux Géo et National Geographic que j’avais gardés du temps où j’y étais abonné. Je me disais que ça l’occuperait en journée. Et à part ça, je ne voyais pas quoi lui amener. Mes numéros du Diplo où l’on parle des conflits en Afrique ? Le dernier numéro de Elle en vente à la cafet’ de l’hôpital ?

Je me souviens aussi qu’on avait été voir la neige. C’était en décembre. Il neigeait depuis plusieurs jours et ça l’étonnait. Je lui avais expliqué que ce n’était pas non plus tous les hivers comme ça. Un soir, en regardant depuis son lit les flocons tomber, elle me demanda comment c’était la neige. Je lui ai dit que si elle allait mieux, on sortirait sur le parvis.

Quelques jours plus tard, on a pu descendre voir la neige.

Et puis sa sortie a été organisée. Une place en foyer lui a été trouvée, elle m’a dit qu’elle aimerait bien que je vienne la voir quand elle serait là-bas.

Je lui ai dit que je viendrais.

Et je n’y suis jamais allé.

Je me suis dit que ça n’était pas normal qu’un soignant s’attache comme ça à un patient. Que c’était malsain.

Ou alors je me suis dit ça parce que cette histoire, c’était vraiment trop dur pour moi et que je n’avais pas le courage de l’aider à porter ça. Un peu comme on détournerait les yeux quand on voit un SDF sur le bord du trottoir parce qu’on sait bien qu’on pourrait l’aider, mais qu’on a quand même autre chose à faire.

Aujourd’hui encore je me demande si j’ai bien fait.

Je m’étais attaché. Mais ça, c’est moi que ça regarde.

Par contre je lui ai fait miroité un truc que je lui ai repris ensuite. Comme si elle n’en avait pas suffisamment bavé comme ça. Est-ce qu’il n’aurait pas été moins dur de mettre des distances dès le début ?

Si c’était à rejouer une nouvelle fois, je ne sais pas ce que je ferais.

 
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11 réponses à Sita

  1. Docmam dit :

    Pas facile de trouver le juste milieu…
    Entre soignant et ami.

    Est-ce que tu as bien fait d’aller la voir tous les jours… oui je pense. Au final ça fait partie du soin, tu lui a apporté l’accompagnement et le réconfort dont elle avait besoin.

    Est-ce que tu as bien fait de ne pas aller la voir au foyer ? Oui je pense aussi.

    Après sûrement qu’il aurait fallu être plus clair, sûrement qu’il aurait fallu faire comprendre que tu étais un médecin et pas un ami, et qu’il ne fallait pas se tromper… mais dans les faits est-ce que c’est facile, voir possible à dire …?

  2. Borée dit :

    C’est bien compliqué de dire ce qu’il aurait fallu faire. Chacun ses choix.

    Mais il ne faut pas faire de confusion.

    Pourquoi est-il recommandé de ne pas mélanger soin et amitié ? Parce que, lorsqu’il y a des liens affectifs, on perd en lucidité et en objectivité. On ne soigne pas correctement ses proches et ses amis : on s’affole pour rien ou, à l’inverse, on est aveugle face à une situation grave.

    Dès lors qu’elle avait quitté les Urgences, tu n’étais plus son soignant. Cette question ne se posait donc plus vraiment et il n’y avait absolument rien de malsain à l’accompagner sur son parcours si c’était ton désir.
    Vous vous étiez rencontré à l’occasion d’un soin. Vous avez poursuivi votre chemin en dehors du soin. C’est tout.

    Pour prendre un exemple au-delà de cette histoire : qu’y aurait-il de mal à tomber amoureux d’un patient si ça se trouve ainsi ? Ce qui serait malsain, ce serait seulement d’utiliser sa position de soignant pour arriver à ses fins ou bien, pour une raison différente, de continuer à être le soignant une fois la relation engagée.

    Nos métiers nous permettent de rencontrer d’autres êtres humains, et alors ? Laissons vivre, ou s’éteindre, ces histoires comme toute autre rencontre tant que les rôles ne se mélangent pas.

  3. Litchee dit :

    D’accord avec Borée. Une fois sortie, elle n’était plus ta patiente.

    Je ne sais pas de quand ça date, mais… tu peux peut-être toujours y aller ?

  4. drfoulard dit :

    Merci pour vos réponses, ça éclaire un peu ma caboche ;-)

    Docmam : tu as raison, je l’ai fait initialement comme soignant. Mais je me suis quand même attaché à elle. Et je pense que c’est là dessus que je n’étais pas au clair et que finalement Borée n’a pas tort non plus.

    Litchee : c’était il y a un an… ni trop vieux, ni récent

  5. Naï dit :

    Tout à fait d’accord avec Borée et aussi avec Litchee, il n’est jamais trop tard…
    Je pense qu’elle a eu de la chance de tomber sur toi et qu’elle s’en souviendra longtemps :)

  6. Zeste dit :

    Je partage l’avis de Borée, Litchee et Naï.

    Le parcours des migrants est très long et trèèèèèès difficile. Il l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un mineur sans famille présente au près de lui. Alors je pense qu’il n’est jamais trop tard…

    En plus de la douleur, elle devait aussi être morte de trouille en débarquant aux urgences, elle a eu de la chance de tomber sur quelqu’un qui a su l’écouter et lui apporter du réconfort.

  7. Docteur Hyde dit :

    « Héros ordinaire malgre lui » je crois que c’est la definition la… :)

  8. Pyj dit :

    Très juste la réponse de Borée. Il n’est pas facile de décider où aller avec les rencontres que l’on fait dans un contexte de soin. Il y a beaucoup de facteurs perturbant qui entrent en jeu, il y a une intimité à sens unique puisque le soignant a ou a eu accès à des informations très personnelles, il y a toutes ces histoires de distance qu’on est censé respecter sans en avoir toujours envie, il y a la peur de « trop » s’investir avec tous les patients ce qui serait ingérable alors plutôt ne s’investir avec personne…
    ça me rappelle un patient dont je me suis occupée lorsque j’ai passé mon diplôme. Atteint d’une leucémie assez mauvaise, un patient relativement jeune avec qui j’avais créé des liens un peu à part : je me suis occupée de lui tous les jours pendant un mois, il me soutenait et m’appréciait bien, nous discutions beaucoup. Il s’ennuyait et était angoissé, on le serait à moins, alors je le divertissais comme je pouvais. J’avais le projet de partir en vacances à l’étranger une fois diplômée, il a joué de ses relations pour me faire faire mon visa gratuitement. Il me racontait sa vie, me montrait les photos des motos qu’il collectionnait. En quittant le terrain de stage je l’ai ajouté sur facebook pour garder contact. Je ne suis jamais retournée le voir pour plusieurs raisons : j’avais peur de ce qu’auraient dit les infirmières du service, j’estimais que cette violation du sacro-saint principe de distance ne regardait que moi, je n’avais pas envie qu’on m’en parle, et je m’inquiétais un peu de ce que j’allais devenir si je me mettais à aller visiter tous mes patients. Mais nous avons gardé contact. De loin en loin nous nous donnons des nouvelles réciproquement et j’en suis heureuse.

  9. cara dit :

    Où s’arrête la relation thérapeutique, et où commence t elle?
    La proximité est permise, mais où est la limite?
    Suivre son intuition plus que sa tête nous entraine dans une relation sans détour, et nous apprend à « être en humanité », c’est notre fonction principale d’être humain et de soignants.
    Nous touchons les corps et nous sommes touchés en retour.
    Tout est permis dans le domaine de la compassion à condition d’être au delà de la passion des corps.
    Si on se sent attiré sexuellement les clignotants doivent s’allumer rouge: attention danger! et c’est peut être ce que tu as ressenti.
    Je suis médecin entre autre depuis 22 ans et je ne regrette pas les moments où j’ai lâché ma tête pensante pour aller vers le coeur, avec des retours étonnants.
    L’important est d’être en vérité.
    merci pour ton blog plein d’humour qui est une la seule arme pour être en verité!

    • drfoulard dit :

      Avec un peu de retard, je vous remercie pour votre commentaire.

      C’était pour moi une première expérience de ce genre. J’y ai beaucoup réfléchie depuis.

      Merci encore

  10. Eileen dit :

    C’est une situation très difficile, je ne sais pas si je m’y serais attaché autant que toi, mais si j’avais promis de passer la voir, je l’aurais fait, au moins une fois et envoyé des friandises.

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