N’habite plus à l’adresse indiquée

M Krier avait échoué aux urgences un jour d’apocalypse. Du coup, les circonstances de son débarquement ne me reviennent plus. Ce qui est sûr, c’est qu’on s’est ensuite côtoyé pendant plus de 3 mois. Forcément, ça crée des liens.

Son cerveau avait été ravagé par l’alcool. Il souffrait du syndrome de Korsakoff : un grand classique des livres de médecine, mais plus si fréquent que ça de nos jours. Un bien joli nom pour dire qu’il ne pouvait plus mémoriser quoi que ce soit, ce qui est généralement compensé par des fabulations et de fausses reconnaissances. Histoire de donner le change, en quelques sortes.

En gros, vous discutiez avec lui, vous reveniez le voir 3 heures plus tard, il ne se souvenait plus de vous, mais comme il voyait bien qu’il aurait dû, il vous sortait un truc du genre «bien sûr, je me rappelle maintenant, je vous a vu il y a une semaine chez Tata Suzanne»

Comme il était totalement inapte à toute forme de vie autonome en société, on a dû l’hospitaliser en attendant de lui trouver une solution durable.

Quand je dis « hospitaliser », je veux dire le garder aux lits portes, une sorte de no man’s land entre les urgences et le reste de l’hôpital, une zone de transit en attendant qu’un lit se libère quelque part. Accessoirement, ça sert de service d’hospitalisation courte, pour les patients qu’on souhaite garder en observation pour la journée, ou pour ceux qui nécessitent des examens un peu plus poussés. Ça leur évite d’attendre sur un brancard dans un couloir des urgences.

Mais avec la pénurie de places disponibles dans les services, les lits portes se transforment généralement en service d’hospitalisation à part entière, sans les soignants qui vont avec pour gérer ça correctement. Alors un ou plusieurs médecins des urgences, détachés spécialement, passent leur temps à batailler pour trouver une place aux patients, à essayer de les « vendre » aux copains des services de l’hôpital.

Pour un patient, venir des urgences, c’est pas vendeur. C’est partir avec un handicap. Potentiellement, c’est quelqu’un qui vit dans des conditions précaires et dont le retour à domicile sera difficile. Qui dit retour à domicile difficile, dit patient gardé dans un lit sans raison, ce qui fait perdre du fric au service. Des fois, c’est juste un problème de lit disponible. Et puis honnêtement, aux urgences, c’est bien connu, on fait de la merde. Un patient des urgences, c’est une bombe à retardement. Les spécialistes se renvoient la balle mutuellement. « c’est de la cardio! Non c’est de la pneumo ! Non, il est trop vieux c’est de la géronto ! »* Alors on transfert souvent dans les cliniques. Ou on garde « aux portes » le pauvre patient qui n’a ni mutuel, ni famille pour aller dans le privé.

C’est pour vous dire si M Krier, personne n’en voulait. Il avait tous les défauts : patient des urgences, sans ressource, sans solution de retour à domicile immédiate, complétement ingérable. Le genre de patient qui vous fout le bordel dans un service, vous plombe une réputation, et que vous n’arrivez pas à dégager.

Notre assistante sociale avait écumé toutes les maisons de retraites de la région pour le placer. Mais à 50 ans, aucune ne voulait de lui.

On a commencé à envoyer des demandes à des centres spécialisés. Mais les demandes, il faut les étudier, les passer en commission. Et les commissions, y’en n’a pas tous les jours.

Donc, en attendant, on s’est gardé le brave homme avec nous.

Au début c’était un peu déstabilisant, surtout que vu de l’extérieur, il donnait le change.

Le matin, j’aimais bien arriver de bonne heure aux portes pour éplucher les dossiers des patients, pour pouvoir les caser plus facilement et rapidement au moment où les services commenceraient à se réveiller, avant que ça ne soit la guerre. Etre le premier avec un joli dossier maitrisé sur le bout des doigts, ça aide à obtenir un lit. Et puis, honnêtement, je me barrais plus tôt sans état d’âme, la satisfaction du travail accompli, et correctement en plus. C’est à dire que j’arrivais vers 6h30 − 7h.

Il faut imaginer un service le matin : pas une lumière dans les couloirs, pas un bruit, les patients endormis, les équipes de nuit qui passent le relais aux équipes de jour, pas d’infirmière ni de famille sur le dos. Le moment idéal pour bosser tranquille avec un bon café. Le moment aussi que choisissais M Krier pour arriver derrière mon dos sans faire un bruit. Il se baladait toujours en chaussettes, les grosses en laine grise à maille épaisse, avec le morceau de fil qui dépasse au bout du gros orteil. Il me tapotait sur l’épaule à m’en faire crever de peur, et m’annonçait alors qu’il n’avait plus de frein… Si si, plus de frein. Ou alors qu’on lui avait volé les meubles qu’ils avaient laissés là hier, juste ici, en plein milieu de couloir. Des beaux meubles, hein, en bois !

On lui avait peut-être volé ses meubles, mais dans sa chambre, c’était la caverne d’Ali Baba. Au début on ne s’était rendu compte de rien. Y’avait bien une mamie ou deux qui nous avait signalé l’étrange disparition de leur sonotone ou de leurs culottes, mais on avait mis ça sur le compte d’un Alzheimer un peu bousculé par le changement d’environnement. Puis rapidement, les disparitions se sont multipliées. Et un jour, une aide soignante, en voulant ranger les chaussettes de M Krier, est tombée sur son magot: trois chargeurs de téléphone portable, une bible, deux dentiers, un sonotone, un iPod, une boite de laxatif, un stéthoscope, huit pots à urines…

On pouvait difficilement tout garder sous clef, alors on le surveillait et les infirmières planquaient leurs charrettes.

Il avait aussi décrété qu’il devait payer ses impôts. Quitte à souffrir d’amnésie, il aurait pu oublier ça. Mais non, tous les jours, 15 fois par jour, il voulait descendre au rez-de-chaussée de l’hôpital, cul nul sous sa chemise de nuit bleue à moitié boutonnée dans le dos, les chaussettes remontées jusqu’au genou, pour voir le mec à l’accueil, et régler ses dettes. Une fois sur deux il se perdait en route et finissait à la rue, la raie des fesses à l’air. Tant et si bien qu’on avait décidé de l’interdire de sortie. Peine perdue, dans un service avec un tel va et vient. Alors on lui avait collé un immense Elastoplast dans le dos

« M KRIER, A RAMENER AUX URGENCES SVP »

Entre autre chose qu’il ne pouvait plus mémoriser : la localisation des toilettes. N’importe quel coin de bureau, n’importe quelle porte se transformaient à ses yeux en pissotière. On le recadrait souvent. Mais au bout d’un moment on en a eu marre, et comme le chef de service ne voulait pas mettre un coup de pression aux collègues pour qu’ils nous le prennent un peu, on le laissait pisser devant la porte du patron. Ça a fait son effet et chef chef nous a dégoté une place dans une structure quelconque.

Le séjour a été bref.

3 jours plus tard, M Krier revenait aux urgences. Ils l’avaient renvoyé pour « non respect du règlement ». Sans blague.

On a donc pris notre mal en patience, on lui a ressorti sa chemise de nuit avec son nom et son adresse, au cas où, et on a organisé un retour à domicile avec aide soignante H 24.

Quelques temps plus tard, j’ai eu des nouvelles par la nana qui gérait les aides à domicile. Il était heureux comme un pape. L’aide soignante était son meilleur pote, même si s’en était une différente chaque jour.

 

* J’exagère. Souvent ça se passe bien. Mais c’est vrai que les petits vieux qui vivent seuls à domicile, ceux qui ont plusieurs maladies compliquées (polypathologiques on dit), ceux qui risquent de foutre le bazar, ceux là, généralement, on a du mal à leur trouver un lit.

 
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4 réponses à N’habite plus à l’adresse indiquée

  1. Benedicte dit :

    C’est une belle histoire très humaine, si humaine, juste humaine, même si c’est au fond c’est un peu triste.

  2. Geekimo dit :

    Ma femme est AS en géronto à l’AP-HP et elle a des patients de ce genre dans son service.
    La guerre des services elle la vit au quotidien, nombre des patients de son service étant là par manque de place ailleurs, et de ce fait avec des soins et des moyens non-adaptés.

  3. docles2A dit :

    j’ai bien ri même si histoire pas si drole , mais la seule façon de tenir est probablement de la raconter sur le mode drole.
    bon courage pour la journée,il est 7H30.

  4. Hémo dit :

    je ne trouve aucun commentaire constructif et/ou amusant à faire, donc je commente juste pour dire que j’aime bien ce que vous écrivez et j’espère que vous continuerez.

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