Mauvais oeil

L’autre matin en arrivant aux urgences, j’ai fait remarquer aux infirmières que ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu la mère Germaine. 
De fait, ça faisait bien un mois qu’elle n’avait pas débarqué aux urgences, complètement alcoolisée, ou pour se plaindre qu’elle n’arrivait pas à respirer, et qu’elle allait mourir asphyxiée dans d’atroces souffrances .

En disant ça, je me suis dit que j’allais nous porter la poisse. Il y a des superstitions comme ça. Comme dire « oulala c’est calme aujourd’hui! ». C’est un coup à finir pendu haut et court. Ou cloué sur la porte des urgences comme une vieille chouette.

Et j’aurais mieux fait de fermer ma gueule.

Non seulement, la journée a été horrible, mais la soirée a continué dans la même veine. Tant est si bien que quand le dernier patient a été évacué, il avait beau n’être que 5h du matin, je me suis dit que je n’allais pas attendre que le prochain arrive pour aller me coucher. De toutes façons, les infirmières connaissent le numéro de téléphone de la chambre de garde.

Ce qui est pratique, c’est que j’ai une faculté d’endormissement assez exceptionnelle. J’ai beau dormir peu, si je pose ma tête et que je décide que c’est l’heure, en 5 minutes c’est plié. 
Ce qui est moins pratique, c’est quand l’infirmière me rappelle dix minutes après que je sois parti me coucher parce qu’il y un patient à voir, et qu’elle ne s’attend pas du tout à ce que je sois déjà endormi.

«  – ALLOOOOOOO, HEEEEE DIS TE COUCHE PAS!

- Haaan ‘tin, moinfor steuplait.

- QUOIIIIIIII???

- Nan rien. Kestuveux?

- Y’A GERMAINE QUI VIENT D’ARRIVER.

- Rahhhh putain fait chier. C’est bon j’arrive.

- OKAY À TOUT DE SUITE. »

 

Donc 5h15. Très endormi. Pas  du tout disposé à être aimable.

« - Bon, Mme Duprés, qu’est-ce qui vous arrive ?

- Haaaaa, haaaaa, haaaaa, j’ai maaaaaal!!!»

Bon visiblement, c’est pas l’alcool qui l’amène aujourd’hui.

«  – Où est-ce que vous avez mal Mme Duprés ?

- Haaaaa, haaaaa, haaaaa, làààààà! » Se tenant le ventre à deux mains, comme une femme enceinte sur le point d’accoucher.

« - Est-ce que vous pouvez m’en dire plus Mme Duprés ?

- J’étais constipée, alors j’ai fait des lavements et j’ai pris du Supertransit, et pis après j’partais en diarrhée, alors j’ai pris du Stoptransit, et pis maintenant j’suis toute chamboulée d’l’intérieur et j’suis pleine de gaz. »

 

Ok, donc Germaine pleine de gaz. L’urgence du siècle.

Autant quand elle vient parce qu’elle croit qu’elle va mourir, qu’elle est angoissée, je peux faire preuve de compréhension et je lui fais sa séance de psychothérapie de soutien. Autant là, à 5h du matin, j’étais pas du tout réceptif. Et venir parce qu’elle s’était mis tout un tas de truc dans le derrière, j’ai eu du mal à faire preuve d’empathie.

J’ai posé une main sur le bide. Pour la forme. Et puis aussi parce qu’une fois, le chef a failli passer à côté de son infarctus. Forcément, à force de crier au loup.

Mais cette nuit, aucune raison de s’alarmer.

- «  Bon Mme Duprés, votre ventre, il est bien souple, vous allez rentrer chez vous et arrêter de prendre tous ces médicaments, ça rentrera dans l’ordre tout seul.

- HAAAAAAA, vous pouvez paaaaaas me laisser repartir comme ça, J’AI MAAAAAAAL! » En se tenant le bide de plus belle.

- «  BON ECOUTEZ, MAINTENANT, ÇA SUFFIT LES CONNERIES! VOUS ETES ICI TOUS LES 4 MATINS, VOUS POUVIEZ PAS NOUS DEMANDER AVANT DE VOUS ENFILER TOUTES CES MERDES? C’EST PAS CETTE NUIT QUE VOUS ALLEZ MOURIR, ALORS RENTREZ CHEZ VOUS ET ARRETEZ D’M’EMMERDER! »

 

Voilà. Je crois que j’ai perdu patience.

J’ai dis aux infirmières d’en faire ce qu’elles voulaient. Et je suis retourné me coucher.

Du coup, je pense qu’une forme de justice divine m’a puni d’avoir malmené Germaine.

 

- «  Allo, ‘scuse moi Foulard, c’est moi.

- Gnééé???

- J’ai un monsieur, il vient pour une plaie de jambe. Il s’est cogné contre une vis.

- Haaaan, il est quelle heure là ?

- 6h.

- Putain. Le chef avait dit que c’était lui à partir de 6h.

- Oui mais il répond pas, désolé.

- RAAAAH, j’vais crever.

- Quoi ?

- C’est comment son truc là? Parce que si je dois faire de la couture, ça va pas être possible.

- J’en sais rien j’ai pas regardé.

- Ça va, j’arrive. »

 

Evidemment, c’était moche. Evidemment, il fallait suturer. Evidemment, j’avais la tête dans le cul.

Il s’était déchiré la peau du tibia sur une vis qui dépassait d’un mur. En plein milieu de la nuit. En bricolant.

Alors je voudrais dire un truc. Soit, en plein milieu de la nuit, on fait des choses normales. Comme dormir. Soit on décide de refaire le lambris de la salle de bain. Mais après, on assume.

Et surtout, pendant que je lutte pour garder les yeux ouverts, à raccommoder des lambeaux de peau fin comme du papier à cigarette, ce qui serait vraiment sympa, c’est d’éviter de faire des réflexions désobligeantes.

- «  Je peux vous dire un truc docteur ?

- Hmmmm ?

- Vous allez peut-être me trouver désagréable là. Mais désinfecter trois fois, mettre des gants stériles, vos instruments à usage unique, tout ça, c’est un peu ridicule… Parce que bon, quand on voit comment c’est chez vous…

- Pardon ?

- Bah oui, hein, les tâches d’humidité au plafond…

- Ah ouais, non, sérieux, j’pense que vous feriez mieux de plus rien dire là, parce que ça va pas l’faire… »

 

 
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Vogue la galère

Il est dit, quelque part dans un texte obscur pondu par nos têtes averties, que pour être un médecin généraliste dûment certifié, nous devons avoir brillamment (ou pas) rempli nos fonctions d’internes dans différents stages. L’ordre étant laissé au choix de l’intéressé.

Il faut un semestre dans un service de médecine adulte. C’est à dire cardiologie, pneumologie, endocrinologie…. Bref, tout ce qui n’est ni chirurgie, ni urgence ou réanimation, et qui concerne les adultes. Pour ma part, 6 mois dans un service de diabétologie, ce qui peut s’avérer utile pour un généraliste. Mais apprendre à gérer un traitement antidiabétique et l’insuline, on a vite fait le tour, et on finit rapidement pas tourner en rond. Avec la curieuse impression de faire office de mini-docteur pendant que les chefs sont (rayer la mention inutile) : en consultation, en réunion, en congrès, en RTT, …

Ensuite, un semestre dans un service du pôle mère-enfant.

Précisons au passage que les hôpitaux sont maintenant organisés par pôles. L’unité de base, le service donc, avec un chef de service, est maintenant regroupé au sein d’un pôle avec d’autres services qui gravitent autours du même thème, le tout chapeauté par un chef de pôle. Ci fait, on peut organiser des réunions de service, pour mettre en place des stratégies afin de partir à la conquête du pôle lors des réunions de pôle. Et celui qui gueule le plus fort, c’est celui qui aura le plus de sous. Et quand on aura gagné la guerre du pôle, on s’attaquera à la capitainerie de l’hôpital. Pour avoir encore plus sous !

La pédiatrie, la gynécologie, même pôle. C’est logique !

Donc un semestre dans le pôle mère-enfant. En pratique, soit un stage en gynéco, soit un stage en pédiatrie. Et quand petit docteur devenu grand, dans son cabinet, voudra soigner un enfant alors qu’il a fait son semestre en gynéco, ou vice et versa, qu’il se démerde. De toute manière, en 3 ans d’internat, les zones d’ombre sont inévitables. Et puis, à choisir entre un service de pédiatrie où, d’expérience, il se passe quelques années avant que ne soient appliquées les dernières recommandations et autres avancées de l’Evidence Based Medecine, ou un service de gynécologie aux pratiques moyenâgeuses, autant limiter la casse au moins coûtant.

Je caricature, il y a des services de pédiatrie et de gynécologie très bien. Mais les places sont chères, et les prétendants nombreux. Pour ma part, je suis tombé dans un service de pédiatrie à la pointe des pratiques. Le lavage d’estomac était pratiqué à visée rédemptrice chez les adolescentes suicidaires. Le décalottage forcé des petits garçons était érigé en primum movens afin de décomplexer le rapport que maman entretient avec le sexe de son fiston. Et le Questran (une pâte infâme indiquée normalement chez les adultes dans des cas très particuliers) avait valeur de panacée universelle pour guérir les diarrhées du nourrisson, les vomissements de la gastroentérite et les dermites du siège.

Après, il y a le stage aux urgences. Là, on commence à chercher le rapport avec la médecine générale, celle de premier recours. Il pourra être argué qu’ainsi le médecin généraliste de base pourra affronter dignement l’urgence vitale qui aura pris soin de prendre son rendez-vous une semaine auparavant pour venir faire son infarctus au cabinet.

En pratique, c’est le stage hospitalier que j’ai préféré. Faut dire, entre la pédiatrie préhistorique et la diabétologie… Et ça a l’avantage d’être suffisamment varié pour qu’on ne s’ennuie pas trop, en 6 mois. Du coup, j’en ai fait un deuxième. Là j’ai commencé à m’emmerder. Surtout que je faisais des remplacements en cabinet à côté de ça.

Hormis un vague rapport avec la notion de soins de premiers recours, ce n’est toujours pas avec ça qu’on apprend le métier. Pour être honnête, le seul intérêt, c’est peut-être d’apprendre à se demerder tout seul.

Et dans tout ça, il est demandé de faire un de ces stages en Centre Hospitalier Universitaire. En général, c’est le stage fait aux urgences. Les services de médecine sont souvent réservés aux internes de spécialité. Ce qui n’est pas plus mal, car l’hyperspécialisation n’a alors plus aucun rapport avec la médecine générale. Dans la pratique, j’ai plus l’impression que la seule justification de ce stage en CHU, c’est qu’il faut bien des petites mains pour faire tourner les urgences qui sont, comment souvent, la dernière roue du carrosse des hôpitaux, surtout universitaires.

Et enfin, un semestre chez le praticien. Là, les choses deviennent vraiment intéressantes. Les possibilités d’apprentissage y sont énormes. Pour peu qu’on tombe bien. On n’y va pas pour les connaissances fondamentales. Mais pour apprendre une façon de faire. De toute façon, il est illusoire de vouloir tout apprendre sur le bout des doigts. Les connaissances évoluent sans cesse. Alors autant ne pas s’encombrer la tête. Ce stage, on peut le faire une deuxième fois. Et depuis peu une troisième fois.

Sauf que.

Sauf quand on tombe sur un praticien qui confond maitrise de stage et remplaçant bénévole. La limite est ténue entre accueillir et former un interne, se permettre quelques fois de lui laisser gérer le cabinet pour aller donner un cours à la fac, et compter systématiquement sur lui pour faire bouillir la marmite. Certes ils ne sont pas nombreux, ces derniers. Mais comme souvent, c’est suffisant pour ternir l’image d’une profession déjà mal appréciée des jeunes étudiants en médecine. Et si c’est pour commettre ce qu’on reproche aux hospitaliers…

Donc au final, si on fait le compte de ces 3 ans, ça fait beaucoup de stages pour faire tourner l’hôpital, et peu pour notre formation. Mais c’est pas grave. On est que généralistes. Ça ira bien comme ça.

NB : Merci à toutetrien.fr pour la photo

 
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Monsieur Ladek

Aux urgences, comme ailleurs, mais c’est surtout là que c’est flagrant, il y a des situations qui sont rapidement merdiques. Si on ne veut pas se laisser déborder, il faut que ce soit clair dans sa tête. Savoir d’où on vient et où on va. Après, faut pas être buté borné non plus. Il faut adapter selon les situations. Mais si on n’a pas les grandes lignes en mémoire, on perd un temps phénoménal.

C’est le cas des petits vieux qui sont amenés pour « chute à domicile ».

Comme ça, on a envie de dire « et alors » ?

Généralement, si on demande à la petite mamie, elle minimise les faits. Genre c’était rien, juste un tapis qui passait par là, j’ai trébuché, ma fille a eu peur alors elle a appelé les pompiers mais c’est rien docteur, d’ailleurs je peux pas rester plus longtemps, y’a Felix qui m’attend, il faut que je sois rentré à 18h30 pour lui donner sa gamelle.

Si on demande à la fille de la mamie, elle vous dira que c’est terrible, elle arrête pas de tomber, la dernière fois il a fallu y aller à 3 h du matin parce que la voisine l’a entendue crier et c’est moi qu’elle a appelée parce que c’est moi qui ai les clés, alors vous comprenez il faut l’hospitaliser, lui faire une radio du cerveau et des prises de sang, voir pourquoi elle perd la tête.

Bref, c’est rapidement le bordel.

Le mieux, généralement, c’est de prendre aussi l’avis du médecin traitant.

Mais des fois c’est difficile de l’avoir au téléphone. Déjà, la mamie qui est tombée, ça arrive forcément à 19h, quand le cabinet est sur répondeur. Ou alors le dimanche matin… Ensuite, si par chance c’est arrivé en journée, un jour de semaine, il faut passer le niveau supérieur : la secrétaire. La secrétaire qui met l’appel en attente, « maison-médicale-bonjour-ne-quittez-pas-tulululu-lalalala (les 4 saisons de Vivaldi, hein, ou un aria de Bach, au choix) » avant même d’avoir eu le temps de lui dire que vraiment les 10 minutes en attente ça va pas être possible parce que la salle d’attente déborde et qu’il y encore 4 papis chuteurs à gérer.

Mais bon, passé le recueil du minimum d’informations, ça peut se gérer facilement, simplement et rapidement, ce qui est assez utile aux urgences.

En gros :

  1. C’est une chute isolée, mais une bonne, du style elle a passé la nuit par terre, et ça implique un certain nombre de complications à éliminer, et qui sont toujours les mêmes (fracture, hypothermie, déshydratation, rhabdomyolyse, c’est-à-dire destruction musculaire avec les risques qui en découlent, etc). Bref, que du « systématique ». Et généralement ça débouche sur une hospitalisation, même courte.
  2. Le « chute à domicile » est en fait un « chutes à répétition », et ça débouche également sur une hospitalisation pour rechercher une cause, mettre les gériatres sur le coup, l’assistante sociale, et adapter en fonction des moyens du bord, pour si possible un retour à domicile

En gros, ça débouche toujours sur une hospit’. Au moins pour bien avoir le temps de se poser et pas renvoyer une petite mamie chez elle sans avoir bien tous les éléments en main. Parce que tout le monde a pas non plus un généraliste au taquet qui a déjà tout fait, tout mis en place.

De temps en temps, il y a bien une infirmière un peu flippée qui t’envoie une petite mamie parce qu’elle s’est assise à côté du lit. Même si la mamie se plaint de rien. On sait jamais, il faut mieux assurer ses arrières. Alors ça peut-être un retour à domicile rapidement gérer.

L’autre jour, les pompiers m’ont amené M Ladek. 88 ans.

Chute à domicile.

Déjà, ça partait plutôt bien : arrivé à 10h un mercredi, et visiblement toute sa tête. Trop facile. Les pompiers m’ont dit que la voisine l’avait trouvé le cul par terre dans sa chambre, un peu à l’ouest, mais que visiblement, ça allait de mieux en mieux, il retrouvait ses esprits.

Effectivement, mon petit papi avait l’air de tenir le coup. Capable de suivre une conversation « normale », pas désorienté. Bien. Niveau antécédents médicaux, selon lui, une santé de fer. Pourquoi pas, c’est possible, on n’est pas obligé de se taper l’hypertension, le cholestérol, le diabète, l’arthrose de hanche et l’Alzheimer.

Un coup de fil à la fille, qui vit à l’autre bout de la France. Effectivement, pas de pépin de santé. Juste une chute de temps en temps. Mais vous savez, docteur, quand même, ces derniers temps il est un peu agressif. Et puis, il dort plus beaucoup la nuit et il somnole toute la journée. Bon, et puis il veut plus sortir. Et il veut pas aller faire les examens que le médecin lui demande de faire.

Okay. Un coup de fil au médecin (du premier coup !), qui me dit globalement la même chose que la fille, et qui insiste gentiment pour qu’on le garde et qu’on en profite pour faire le point sur ses troubles. De toute manière, vu la prise de sang, les muscles en ont pris un sacré coup et il faudra surveiller les reins et le réhydrater doucement mais sûrement.

C’est à peu près à ce moment de mes réflexions que l’aide soignante s’est étonnée de me voir là car le box d’examen de mon patient était fermé de l’intérieur. Effectivement, je ferme régulièrement à clé quand je suis avec un patient. Ça évite que la femme de ménage rentre changer le sac poubelle au moment où j’ai un doigt dans le trou de balle du patient. Mais là, c’était pas moi.

Donc mon petit papi était enfermé dans son box. De l’intérieur. Évidemment, on a bien une clé, mais c’est pas tous les jours qu’un patient s’enferme. Alors la clé, personne savait où elle était.

- « Monsieur Ladek ? Ouvrez-moi, c’est le médecin ! M Ladek ?

- Non, j’peuuuuxpaaaas, j’suis tout nuuuu !

Heiiin?!

- M Ladek, c’est pas grave, c’est le médecin !

- Noooooon

- Mais m’sieur Ladek, de toute façon, je vous ai déjà vu tout nu tout à l’heure !

- … Ah ?! D’accord »

Dans le box, c’était une boucherie. Mon papi avait arraché sa perf, du coup, il avait foutu du sang partout et avait voulu éponger avec les draps qu’il avait ensuite mis en boule dans un coin. Et lui, il était debout au milieu de ce carnage, à me regarder avec son air penaud, la chemise de nuit enfilée à l’envers, pas fermée, les baloches à l’air…

Mon chef de service qui passait par là : « dis donc Foulard, ton patient, il bat pas un peu la campagne ? »

Et l’aide soignante, derrière, morte de rire, qui rentre dans le box pour m’aider à le réinstaller, qui trouve que ça sent bizarrement la merde. C’est vrai que ça sentait la merde. Alors elle s’est mise en quête de l’origine de cette odeur. M Ladek trouvait, quant à lui, que c’était un peu bête de pas avoir mis de bidet dans les chambres. Mais, précisait-il, il avait fait ça bien.

Effectivement, il avait mis sa crotte dans l’électrocardiogramme que j’avais laissé sur la paillasse, l’avait proprement roulée en boule, et l’avait délicatement posée sur le chariot de l’infirmière, entre les compresses stériles et les flacons de bétadine.

Quand je dis que c’est finalement simple, les petits vieux chuteurs, mais que ça peut vite être le bordel…

 
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Petite mise au point

Je ne sais pas trop à qui je dois m’adresser.

Mais bon, voilà, il parait qu’il faut que j’aille repeupler les déserts médicaux.

Bien. J’espère qu’on ne compte pas que sur moi. Parce que, en l’état actuel des choses, avec mon copain, notre indice de fécondité risque de ne pas trop décoller.

Sinon ça me dérange pas trop. J’aime bien l’idée, médecine rurale et tout.

J’aime moins l’idée qu’on veuille m’y envoyer de force par contre.

C’est juste que, au départ, c’était pas vraiment dans le contrat. Je sais, oui, c’est des études publiques, payées par l’état donc par le contribuable.

Mais si on compte les 4 années d’externat payées 100€ pour l’équivalent d’un mi-temps.

Si on compte les 3 années d’internat où on peut, certes, prendre son indépendance financière, mais au prix d’un 50 heures par semaine, payé à peine plus que le SMIC horaire.

Si on compte les gardes de nuit, payées 7€ net de l’heure.

Si on prend en compte tout ça, de mon point de vue, j’ai quand même l’impression d’avoir bien payé ma dette et d’avoir bien contribué à l’effort national.

Et puis, pas la peine de nous faire croire qu’on va nous contraindre à nous installer à Troui-Sur-Purin, parce que, au final, ce seront toujours les mêmes andouilles qui ont un minimum de conscience professionnelle qui iront là-bas. Et ce seront toujours les mêmes rois de l’esbroufe qui passeront à travers les mailles du filet de l’Agence Régionale de Santé toute puissante et bienveillante.

Et comme je fais partie des couillons qui se font toujours avoir, peut-être parce que ma corde sensible, c’est mon devoir d’utilité sociale, peut-être parce que c’est dans ma nature d’être le dindon de la farce, et bien j’ai pris les devants.

La fuite en avant…

En plus, c’est peut-être étonnant, mais j’ai pas attendu d’avoir fini mes 9 années de médecine et d’avoir 28 ans pour rencontrer mon copain. Du coup, dans l’histoire, on est deux. Et lui aussi, il a un métier. Et il y a des métiers, comme ça, à la campagne, c’est pas possible.

Mais bon, comme j’ai bien culpabilisé à l’idée d’abandonner des légions entières de campagnards à leur triste sort, que quand même, ça me tente bien comme mode d’exercice, et qu’il est hors de question que je demande à mon copain de me suivre, la bouche en coeur et le petit doigt sur la couture du pantalon, on a coupé la poire en deux. On s’est trouvé un petit coin tranquille pour poser nos valises, à mi-chemin de son boulot à la ville, à mi-chemin d’un désert médical. Enfin, c’est pas vraiment morne plaine non plus. On dira plutôt un mi-désert médical. Du coup les patients devront faire un peu de route s’ils veulent voire le médecin. Mais moins que s’il avait fallu aller à la ville. Une mi-grande vadrouille quoi. Bon, du coup ça fait un truc un peu bancal, une presque solution qui devrait à peu près marcher. Mais on commence à avoir l’habitude. Composer et bricoler avec les bonnes idées des gens bien placés et les outils qu’on a bien voulu nous laisser sous le coude, c’est dans les gènes. Du moins, c’est dans le mien.

Pour dire comment je gère trop bien la bidouille, ma première voiture, elle était capricieuse. Elle ne démarrait que quand je débranchais la 3ème bougie. Pas la 2ème, ni la 4ème. La 3ème. Ce qui n’a aucun fondement mécanique, d’après mon garagiste qui m’a également appris que le « kit chaine » de ma moto était un « kit chaine », et non un « kitchen », comme je le croyais. Oui, parce que je suis nul en mécanique aussi. Et ma voiture, toujours la première, comme le ralenti ne fonctionnait plus, pour ne pas qu’elle cale à l’arrêt, il fallait que je freine avec le frein à main, comme ça, ça me libérait le pied droit pour appuyer sur l’accélérateur, tout en débrayant avec le pied gauche. C’est un peu compliqué à visualiser, je sais. C’est encore plus compliqué à réaliser …

Dans les gènes…

Autre chose.

Généralement, les internes s’installent là où ils ont fait leurs études. C’est quand même plus pratique. On connait le coin, on connait les hôpitaux, les spécialistes, on sait où adresser les patients. On se fait un carnet d’adresses en quelque sorte.

Et comme on n’est pas que des machines, et qu’on ne vit pas qu’à l’hôpital, on se débrouille pour se faire son trou à côté. On essaie un peu de travailler l’épanouissement personnel.

Du coup, au bout des trois ans, on a moyennement envie de partir.

C’est pour ça que, comme je suis prévoyant, on a débarqué dans notre bled dès le début de mon internat.

Même pour les stages hospitaliers c’était jouable. Avec tous les petits hôpitaux de périphérie, j’avais de quoi me tisser un maillage de contacts pour mon exercice futur.

Sauf pour le stage en CHU (Centre Hospitalo Universitaire). Là, il a fallu faire de la route. Tous les jours la moto pour faire les 50 bornes dans la jungle des bouchons. C’est fou l’inconscience de mon cerveau. Chaque matin pour aller bosser, je manquais de peu de me prendre une voiture qui déboitait et de finir dans la glissière de sécurité. Mais je me disais que noooooon, je suis prudent et que c’est quand même pas tous les jours qu’un motard se fait dégommé. Et chaque jour aux urgences, je voyais débarquer 1 ou 2 pauvres gars qui s’étaient fait exploser un fémur ou une cheville. Sans compter ce qui ne faisaient que passer par le sas des urgences pour partir directement réanimation chirurgicale.

C’est couillon pour moi, parce que depuis que j’ai fait ce fameux stage, il n’est plus obligatoire…

Et puis, je voudrais dire aux gens qui s’occupent du département de médecine générale de ma fac, que c’est bien beau de faire les fanfarons lors de la remise des bourses aux internes qui s’engagent à aller travailler dans un coin paumé. Mais ce qui serait cool aussi, c’est qu’ils ne proposent pas que des stages chez des praticiens exclusivement citadins. Parce que déjà, rebelote, il faut se farcir les 2 heures aller, 2 heures retour dans les bouchons, ou bien risquer sa vie en moto, au choix. Et ensuite, parce que je veux bien apprendre la médecine générale en cabinet de ville, mais je doute que ça m’apporte grand-chose pour mon petit cabinet de campagne. Ce n’est pas vraiment le même boulot quand il y a un hôpital et 3 cliniques à moins d’un kilomètre du cabinet, et quand le premier centre hospitalier est à 40 bornes. Et c’est pas les mêmes patients non plus.

Juste comme ça, pour information.

Surtout qu’il y en a, des médecins gé’ de campagnes qui voudraient accueillir des internes, mais dont les pontes de la fac ne veulent pas, parce ces médecins ne sont pas assez bien à leurs yeux. Mais de temps en temps, il faudrait peut-être qu’ils revoient leurs exigences à la baisse, si on attend de nous qu’on fasse moins les fines gueules.

Enfin voilà

C’est tout

NB : Merci à toutetrien.fr pour l’extrême gentillesse qu’il a eue en m’autorisant (à posteriori) à utiliser une de ses photos. Faites un saut chez lui, y’a quelques photos qui valent le détour.

 
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La peau dure des habitudes

Avec un peu de recul, et surtout de vacances, je me rends compte du ridicule que peuvent prendre certaines habitudes sorties d’à peu près nul part, mais que tout le monde se doit de respecter, parce que tu comprends, on a toujours fait comme ça, et que c’est comme ça qu’il faut faire, et pas autrement.

Par exemple :

Saviez vous qu’il faut impérativement que ce soit un médecin qui pose la sonde urinaire à un monsieur si celui-ci n’a jamais été sondé auparavant (oui c’est comme ça qu’on dit entre nous : on pose pas une sonde urinaire à Mme Bidule, on va sonder la mamie de la 12).

Par contre, si le monsieur a déjà eu une sonde urinaire un jour dans sa vie, là, c’est une infirmière qui peut la lui poser. Personne ne sait pourquoi, et personne n’a pu me montrer le décret ou l’arrêté instituant cette foutue pratique. Mais c’est comme ça.

Moi j’ai bien ma petite idée : on doit se dire que si le petit monsieur, il a le kiki tout moisi et tout biscornu, ça risque d’être vachement trop dur pour Gisèle, l’infirmière qui a 35 ans de pratique et qui a dû sonder tous les types de kikis possibles dans sa vie. Alors du coup, il vaut mieux envoyer le médecin. Parce que le médecin, avec ses 10 ans d’études, il sait forcément faire mieux que Gisèle. Même si le seul médecin qu’on a sous le coude c’est le pauvre Foulard, interne depuis 2 mois et demi qui n’a sondé un monsieur qu’une malheureuse fois dans sa vie, et encore, c’est Gisèle qui a pris la main en cours de route parce que c’était trop galère. De temps en temps, il y a bien une infirmière à l’œil critique qui trouve ça vraiment con comme truc, et qui demande « tu le fais ou c’est moi qui m’en occupe ?». Qu’elle gère, c’est bien mieux pour tout le monde. Surtout pour le patient. Et si c’est juste une question de responsabilités, on aura qu’à dire que c’est moi qui l’ai posée.

Autre chose : la répartition des tâches. Très important !

Vous venez aux urgences avec votre petit Gaétan parce que votre médecin, il trouve que cette histoire de douleurs au ventre, ça pue vraiment l’appendicite. Vous brandissez le courrier dudit médecin, demandant au pédiatre « de bien vouloir donner son avis sur ces douleurs abdominales fébriles ». Soit. Gaétan sera donc examiné par le pédiatre, ou plus probablement par l’interne de pédiatrie (qui, comme souvent aux urgences pédiatriques, est un interne de médecine générale, donc pas la peine de vous enflammez, vous n’aurez pas un avis plus estimable que chez le médecin traitant, surtout que généralement c’est son premier semestre d’internat, à l’interne).

Maintenant, vous venez aux urgences avec Gaétan, toujours pour la même chose. Mais cette fois-ci, votre médecin traitant, qui a récemment eu des déboires avec l’interne de pédiatrie qui avait renvoyé un gamin chez lui en diagnostiquant brillement une constipation alors qu’en fait c’était une pyélonéphrite (infection des reins), votre médecin donc, se permet de préciser dans son courrier qu’il aimerait bien que vous preniez Gaétan en charge pour « suspicion d’appendicite ». Histoire de bien faire comprendre que c’est du sérieux. S’agissant d’une (éventuelle) pathologie chirurgicale, Gaétan sera donc examiné par le médecin des urgences adultes, ou plus probablement par l’interne des urgences adultes (qui est interne de médecine générale également…).

Oui c’est comme ça ici : la pédiatrie médicale est gérée par les pédiatres, et la pédiatrie chirurgicale par les médecins des urgences adultes. Mais ça peut varier d’un hôpital à l’autre. En fonction des chefs, des us et coutumes, de la logistique, des locaux ou du sens du vent.

Bon, il faut en convenir, c’est stupide. Mais à la limite, qu’il soit vu par un interne de médecine générale dans les locaux des urgences adultes ou par un interne de médecine générale dans les locaux des urgences pédiatriques, on s’en fout.

Et bien non !

Parce que l’interne qui va s’occuper de Gaétan, une fois qu’il aura fait son examen clinique, demandé une prise de sang et éventuellement un échographie ou un scanner, s’il n’a aucun argument pour dire qu’il s’agit d’une appendicite, il ne va pas analyser les résultats pour éventuellement poser un autre diagnostic. Il va s’arrêter là et vous demander de vous rendre aux urgences pédiatriques pour qu’un diagnostic médical soit posé, puisque le diagnostic chirurgical a été écarté. Si si. Et gare à l’interne s’il s’avise de dire qu’aux vues des résultats, il s’agit d’une infection urinaire, voici l’ordonnance, au revoir et bonjour chez vous.

Parce que l’infection urinaire, c’est ME-DI-CAL. Et pas CHI-RUR-GI-CAL. La pédiatrie médicale aux pédiatres, la pédiatrie chirurgicale aux urgentistes, sinon, point de salut.

Et tant pis si les compétences et les connaissances de l’interne de pédiatrie sont les mêmes que celles de l’interne des urgences adultes. Il faut qu’il y ait « SERVICE DE PEDIATRIE » d’écrit sur sa blouse. Parce que c’est comme ça qu’on a toujours fait, et que si on commence à habituer les patients à faire autrement, et bah on est foutu.

Et donc au lieu de passer 3 heures aux urgences, vous y passerez 12 heures, et bien fait pour vous, fallait mieux s’occuper de vot’ gosse, et fallait pas que votre médecin il écrive « appendicite » sur son courrier, mais « douleurs abdominales ».

Sachez le.

 
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Pâtissier magicien

Quand j’ai passé le concours de l’internat, je ne l’avais pas spécialement préparé.

Petit aparté pour les novices : le concours de l’internat (dépoussiéré et renommé ECN, Epreuves Classantes Nationales ou Examen Classant National selon l’expert qui s’exprime) est une épreuve organisée à la fin de la sixième année de médecine, et qui permet de classer tous les étudiants français. Ce classement permet ensuite de choisir une spécialité et une région où on va l’apprendre, pendant les 3 à 5 années suivantes. Grosso modo.

Entre ceux qui veulent absolument faire une spécialité hyper convoitée (ophtalmo, radiologie, biologie) et ceux qui veulent absolument aller dans une région tout autant convoitée (Marseille, Nice, Paris), ça fait une bonne ambiance de compétition pendant les deux années qui précèdent le concours.

Donc voilà pour les enjeux.

Moi, perso, j’en avais un peu rien à cirer. Je voulais faire médecine gé’ depuis le début, et c’est pas franchement la spécialité la plus demandée. Paraitrait même que certaines années, il y a des postes de médecine générale non choisis car les étudiants préféreraient retaper plutôt que de faire ça tout le restant de leur carrière…

Le concours, je l’ai préparé à ma sauce. Je me suis dit, fais comme d’habitude coco, assure le minimum et concentre toi sur l’essentiel. Tu veux être un bon médecin généraliste, va en stage, examine des patients en long en large et en travers, lis beaucoup et surtout ce qui te sera utile pour la suite, et pour le reste, ça ira bien.

J’ai même pas fait de prépa’ privée ! Pour dire comment je m’en tamponnais.

En fait non, c’est pas tout à fait ça pour les prépa’ privées.

C’est plutôt que j’ai des principes. Mais à en être stupide. Voire même très con.

Je n’avais pas fait de prépa privée en P1 (première année de médecine avec son gentil petit concours à la fin, où 100 étudiants pour 800 inscrits étaient sélectionnés pour continuer, et les 700 autres foutus à la porte, du moins à mon époque, paraît que c’est pire maintenant).

Je n’avais pas fait de prépa privée parce que je trouvais ça dégueulasse, parce que c’était une sélection par le fric, parce que c’est pas normal pour une formation publique, toussa toussa …

… et que mes parents pouvaient pas me la payer.

Donc j’avais dit, premier essai de la P1 sans prépa’ privée, et avec les pépètes gagnées à faire du rayonnage chez Auchan pendant les congés d’été, je me paie la prépa’ pour le redoublement.

Et j’ai eu ma P1 du premier coup.

Non pas que je sois une bête à concours. Loin de là, même.

Mon Bac S, je l’ai quand même eu avec 11 de moyenne, et ce n’était pas grâce aux matières scientifiques (10 en math et 8 en physique/chimie) mais plutôt grâce à la géo (18/20, vachement utile de maitriser les « villes d’Afrique » et le « Japon » pour faire médecine), à l’anglais et au français… Mais j’avais tellement rien foutu jusqu’au bac que j’avais quelques réserves. Il faut dire, jusqu’au bac, j’avais deux activités principales : nager et bouffer. En fait, c’était un cercle vicieux inflationniste. Plus je nageais et plus je bouffais, et plus je bouffais et plus je pouvais nager. S’en était même miraculeux de manger autant sans jamais prendre un gramme ! Bref, arrêter de nager et de manger m’a libéré pas mal de temps et j’ai pu me mettre  à bosser quand je suis arrivé à la fac de médecine.

Et j’ai été pris au concours du premier coup. Certes de justesse. 91ème pour 110.

Du coup pour les ECN, j’ai fait le rebelle : « Moi, non, les conférences privées, c’est dégueulasse, médecine, c’est des études publiques, y mélanger le privé, c’est caca, c’est une sélection par le fric, hors de question ». C’est tellement une sélection par le fric que tout le monde participait à une conférence privée et qu’on devait être trois pauvres andouilles à ne pas en faire.

Je participais bien aux conférences de préparation aux ECN organisées par la fac, parce que je trouvais l’initiative louable, parce que c’était organisé par les profs, pour tous les étudiants, et que je me suis dit que ce serait quand même un minimum.

Mais ça n’a pas été suffisant en fait.

On a passé le concours en mai. Après c’était les vacances, je bossais comme infirmier de nuit dans une clinique privée (baaaaahhh, le privé, c’est caca, mais je raconterai une autre fois pourquoi j’ai filé ma dém’ au bout d’un mois) et vogue la galère, les résultats, c’était pour plus d’un mois après.

Quand on a eu les résultats, c’était par un mail de la fac, 3 jours avant la date prévue. Il paraît qu’ils aiment bien faire ce coup là.

« Résultats officiels le 13 juin »

Le 10 juin, glandouillages sur internet, il est 23h, le lendemain je passe le code pour le permis moto, que j’ai envie de pisser toutes les 5 minutes tellement j’ai la trouille, et au moment d’aller se pieuter, juste avant d’éteindre l’ordinateur, j’entends le « tooooong » qui signale un nouveau mail. Ah tiens, un message de la fac :

« Résultats ECN »

Oh putain…

J’ouvres la pièce jointe, les étudiants sont classés par ordre d’arrivée au concours, je fais défiler, je cherches mon nom, je le vois pas, je fais défiler, je le vois toujours pas, je fais défiler, j’arrive quasiment à la fin, c’est pas possible j’ai dû faire défiler trop vite et j’ai pas vu mon nom dans la liste, je reviens en arrière, je fais défiler…

5040 sur 7000.

Et là le monde s’écroule.

L’année précédente, les postes de médecine générale dans ma région étaient partis bien plus tôt que ça. Il fallait que j’envisage la possibilité de ne pas avoir ce que je voulais.

Mon copain, qui venait de décrocher un CDI pour un job où les débouchés sont rares, ne pouvait même pas envisager de changer de région. Sinon c’était re-chômage. Et moi, partir loin de lui, et de ma famille, c’était une mort lente assurée.

Le choix des postes avait lieu deux mois après je crois. Deux mois pendant lesquels j’ai étudié toutes les possibilités :

-       alors je choisis la région machin pas trop loin et je reviens tous les week-ends

-       sinon je choisis la région bidule qui est loin, mais je pourrais faire des demandes de stages hors divisions pour revenir près d’ici

-       j’arrête médecine et je fais pâtissier-magicien

-       …

 

Et puis finalement, ça a été une année où les étudiants étaient particulièrement peu motivés pour faire de la médecine générale dans la région qui m’intéressait, alors qu’un an plut tôt, avec mon classement, il aurait fallu que j’aille étudier à Wallis et Futuna…

Après mûre réflexion, heureusement que j’ai redoublé ma deuxième section de maternelle.

 

 
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Et sinon, je dors quand?

Lundi je commence un nouveau remplacement.

J’ai un peu la trouille. Comme à chaque fois.

Aujourd’hui, vendredi, j’étais de repos. J’ai été récupérer les clefs du cabinet.

Le remplacé m’a montré les lieux : la salle d’examen, le bureau, la réserve, la kitchenette, les toilettes.

Ah ?! Toilettes communs médecin/patient. Ils vont bien rire dans la salle d’attente, d’où ont voit les toilettes : je bois beaucoup, à la limite de la potomanie, donc je pisse beaucoup. Genre toutes les heures. J’aurais pas pu être chirurgien. Vous m’enlevez ma bouteille d’eau et je meure sur le champ.

NB : Evitez les commentaires pour me suggérer tout un tas de maladies, mes nombreux chefs s’en sont déjà chargés : je ne suis pas diabétique, je n’ai pas de diabète insipide, je n’ai pas de section de la tige hypophysaire où je sais plus quoi. Je bois juste beaucoup. Point.

Il faudra aussi que je pense à monter le chauffage le matin et à le baisser le soir en partant, à récupérer le courrier, à ouvrir et fermer à clef le cabinet, mettre l’alarme, arroser les plantes… Le genre de détails auxquels je n’aurais pas pensés : dans tous les cabinets où j’ai remplacé jusqu’à maintenant, la secrétaire était sur place. Là c’est un télésecrétariat.

Pour les rendez-vous, je n’ai pas trop à me plaindre, on a tenu compte de mes souhaits. Ce qui n’est pas toujours le cas. Un rendez-vous toutes les 30 minutes, et un créneau pour les consultations en urgence toutes les 2 heures. Ça me changera du 4 constulations/heure que je ne peux pas tenir.

Il m’a montré rapidement le logiciel. Je ne le connais pas. Il a l’air bien compliqué, et je ne suis pas sûr d’avoir tout bien retenu. Je pense qu’il y aura quelques ratés. Comme d’habitude, je vais hésiter entre faire des observations exhaustives et aller à l’essentiel. J’aime bien faire de jolis dossiers, bien clairs et bien complets, où l’on retrouvera l’information utile du pourquoi du comment quand le patient reviendra avec ses résultats d’examen, ou parce qu’il ne va pas mieux, ou bien que le traitement n’a pas marché…. Je suis toujours exaspéré quand un patient vient me voir, parce que le médicament bleu dans la boite rose prescrit par le remplacé 7 jours plus tôt n’a pas marché, qu’il n’a pas ramené l’ordonnance (faite à la main donc pas de trace dans le dossier) et qu’il y a simplement écrit dans le dossier « IRA » (Infection Respiratoire Aiguë).

J’utiliserai le lecteur de carte vitale avec sa carte professionnelle. Ça me changera de la feuille de soins papier et ça simplifiera la vie de toute le monde.

J’ai bien noté tous les codes : ordinateur, logiciel médical, lecteur de carte vitale, alarme, accès web du télésecrétariat. Il y aura bien un code inattendu qui surgira quelque part au moment le plus inopportun. On avisera. C’est un des grands principes qu’il faut vite maîtriser en médecine. Plus tu penses que tout est sous contrôle, plus les choses avancent sans problème, et plus la probabilité qu’une merde surgisse augmente. Car il y a toujours une merde quelque part. C’est statistique. Donc il faut savoir maîtriser quand la merde surgit.

Je me demande à quoi sont habitués les patients que je vais voir. Est-ce qu’ils ont l’habitude qu’on leur cède tout ? Est-ce qu’ils vont arriver à 4 pour un seul rendez-vous ? Est-ce qu’ils ont l’habitude qu’on les examine en long, en large et en travers, qu’on leur demande d’enlever le t-shirt pour l’auscultation pulmonaire, qu’on les examine pour un certifalacon où c’est toujours l’occasion de chercher ce putain de souffle au cœur chez le gars de 28 ans a qui ont donne l’autorisation de faire du basket en compétition depuis 15 ans sans jamais avoir rien entendu ?

Je sais bien qu’on va me regarder de travers. Moi le remplaçant du remplacé par lequel on ne jure qu’uniquement. Je m’attends à mon lot de réflexions sur mon âge, d’autant que je suis actuellement en mode absence de pilosité faciale, jean, T shirt et grosses godasses défoncées (oui, les mocassins, ça ne va pas avec le Levi’s, et j’ai pas d’autre pantalon, ni d’autres chaussures. Et allez savoir pourquoi, mais j’ai bien une paire de mocassins…). Pour peu que mes pratiques diffèrent un minimum de celle du remplacé…

La semaine risque d’être un peu longue en plus. A côté de ce remplacement, il faut bien que j’aille en stage à l’hôpital, parce que bon, je suis quand même interne à la base. Donc en 7 jours, ça va me faire 3 gardes de 24 heures aux urgences, là où je suis interne, et 2 jours et demi au cabinet comme remplaçant.

Les remplacements, j’en faits parce que c’est que du bonheur. J’en ai tellement ma dose de l’hôpital. Au moins, là, j’ai l’impression d’être à ma place. Mais ça va faire beaucoup ce coup-ci. D’habitude, ça reste gérable. D’ailleurs, j’aurais bien voulu alléger la semaine, mais quand mon tuteur à la fac m’a dit qu’il avait besoin de quelqu’un pendant ses congés, et qu’il avait pensé à moi, j’ai bien senti que c’était plus qu’une simple proposition. Je lui ai rappelé que j’avais mes gardes, mais il m’a répondu que les lendemains de garde, je pourrais très bien ne commencer qu’à 14 heures…. Trop sympa de me laisser repasser par chez moi pour prendre une douche, histoire d’avoir l’air présentable. Et vu que c’est lui qui valide tous mes travaux facultaires, je me voyais difficilement refuser. J’ai même pas pensé à lui demander combien j’allais toucher sur les honoraires. En même temps, si j’y avais pensé, je ne suis pas sûr que j’aurais osé.

 
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Best-of des requêtes Google

Après deux mois de vie de mon blog, je suis très touché de voir l’intérêt que certains y portent. Apparemment, certains se posent des questions très pertinentes. Je doute par contre qu’ils aient toujours trouvé une réponse.

 

Certains s’interrogent sur le fonctionnement des urgences :

Comment passer devant tout le monde aux urgences

les medecins voit quand on fait semblant ? —> Remarquez l’effort de ponctuation ! Par contre, il reste du travail pour la grammaire.

prise de sang a l’hopital pour hospitalisation regarde t-il pour le SIDA 

Alors un peu de sérieux là-dessus : c’est juste qu’on a pas le droit sans votre accord. Enfin jusqu’à très récemment. Maintenant, sous certaines conditions, on peut faire une sérologie HIV sans l’accord du patient : si un soignant est victime d’un accident d’exposition au sang et que le patient refuse le prélèvement pour connaître son statut sérologique. Ce qui veut dire qu’on fait la prise de sang contre sa volonté, afin de savoir si le patient est infecté et si le soignant risque d’être contaminé par le VIH.

 

Quelques uns viennent y chercher des renseignements pour leurs petits problèmes de bourses (ça m’apprendra à parler de ça sur mon blog) :

testicule gauche qui fait un demi tour (J’essaye de visualiser, mais c’est trop louche en fait)

Dou vient et pourquoi une douleurs au testicule gauche

Douleurs au testicule gauche conseils

Pour le testicule droit, les gens ont moins d’interrogations visiblement.

Burnalgie nocturne

J’ai mal au testicule j’arrête pas d’aller aux toilettes mal testicul mal a la tete et pied gauche un peu endormi (Je pense que ça fait beaucoup et je ne suis pas sûr que ce soit en rapport, mais dans le doute, ça paraît un bon plan de voir un médecin…)

J’ai attrapé la chaude pisse

un interne en médecine a-t-il droit aux bourses - Ecoutez, j’ai droit aux miennes, c’est déjà pas mal, soyons raisonnables.

 

Il y en a qui visiblement se demandent ce que l’on fait aux urgences :

Trouvé dans le cul des gens aux urgences - C’est une de nos activités préférées effectivement : la chasse au trésor dans le rectum des gens.

vidéo de médecin qui palpe testicules - Oui, donc on fait des trucs avec les bourses des gens et on tourne des vidéos qu’on met sur You Tube.

dormir en garde internes —> Mauvaise idée, faut pas partir de ce principe, c’est plutôt rare.

 

Quelques questions diverses :

Est ce ke c’est bien de faire de la musculation plus bcp manger pour prendre de la masse

quesqu’on peut faire quand on n’aime pas l’école est on n’a 15 ans - Si l’idée c’était de savoir si médecine est une alternative pour les grosses feignasses, ça paraît moyennement indiqué

Doliprane pour guérir poisson aquarium —> Uniquement en suppositoire.

 

 

Des gens qui viennent partager une expérience douloureuse ou pénible :

J’ai vue ma femme se fait sauter par notre jardinier

les médecins sont incompétents

je pense que ta mère été mieux a la maison de retraire que chez ta sœur

je lui fais croire que j’ai 16 ans alors que j’en ai 26

pisser dans un bac à fleurs

Ecouter moi je m’en fous j’ai trois poils au cul

mamie aim ntir ma que dans son cul

yippee ky-yai

 

Voilà voilà.

Vous êtes toujours les bienvenus.

 
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Sita

Elle avait 16 ans quand elle a fui son pays. Ou plutôt quand son père l’a collée dans l’avion avec sa petite sœur, leur passeport en poche, et un peu d’argent pour leur voyage et leur arrivée en France.

Un voyage sans retour.

D’où elle vient, c’était la guerre. Son frère avait été tué et sa mère violée avant d’être elle aussi assassinée. Son père avait organisé leur fuite. De la famille devait les accueillir en France. De lointains cousins.

Mais ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu.

A leur arrivée, le couple qui les a accueillies, les « cousins », les a séparées.

Ils lui ont pris son passeport, son argent, et l’ont enfermée dans un appartement en la prévenant qu’en France on n’aime pas les enfants noirs et que si elle sortait, elle serait jetée en prison avant d’être renvoyée au pays.

Alors elle s’est tenue sage. Elle n’a pas dit un mot, n’a pas fait un bruit.

Même quand les douleurs ont commencé à la faire souffrir elle n’a rien dit. Ils ont bien vu qu’elle n’allait pas très bien. Ils lui ont quand même donné quelques antidouleurs, mais ça n’a pas été suffisant.

Quand les douleurs sont devenues trop fortes, et qu’elle n’a plus réussi à serrer les dents sans rien dire, quand ils ont vu qu’ils risquaient de se retrouver avec un cadavre sur les bras, ils l’ont mise dans la voiture et l’ont déposée à 500 mètres de l’entrée des urgences.

Ce jour là, comme souvent, c’était le bazar aux urgences. Elle avait été installée dans un box en attendant d’être vue par un médecin, mais il y avait toujours un truc plus important ou moins pénible à faire.

« Douleurs abdo, ne parle pas français »

C’est ce qui était noté sur sa fiche épinglée dans le poste central.

Au bout d’un moment, l’infirmière qui l’a prise en charge m’a demandé de m’en occuper rapidement car elle semblait souffrir atrocement.

Quand je l’ai vue dans le box, je me suis dit que si la douleur devait avoir une incarnation, se serait celle-ci. Son visage était crispé, sa mâchoire serrée, et son corps semblait cloué au brancard. Tout en elle exprimait la douleur.

Elle ne répondait à aucune question, elle semblait ne rien comprendre. Je commençais franchement à avoir la trouille. Elle avait quelque chose, mais quoi ?

Pendant que j’essayais de l’examiner, j’étais tellement paniqué, que pour me donner une contenance, j’ai commencé à lui parler. Je lui racontais n’importe quoi, ce qui me passait par la tête.

Je lui ai dit qu’on allait s’occuper d’elle, qu’on n’allait pas la laisser comme ça.

Elle m’a attrapé la main et m’a demandé de l’aider.

En fait, elle parlait français. Elle était juste paralysée par la douleur et la terreur.

Quand j’ai voulu sortir du box pour aller chercher l’infirmière, qu’elle lui pose une perf’, lui passe des antalgiques et fasse un bilan bio, elle m’a retenu par le bras. Elle ne voulait pas que je la laisse. Du coup c’est moi qui me suis occupé d’elle. Ça fait un peu le gars qui se la raconte comme ça, mais sur le coup, je me suis dit que si ça pouvait lui apporter du réconfort, je pouvais bien faire ça. Et puis de toutes manières, dans ce service, c’était toujours le bordel et ça m’arrivait régulièrement de « techniquer » les patients pour gagner du temps.

Ensuite, on a fait ce qu’on a pu, comme on a pu avec les moyens du bord. Ça l’a soulagée un peu mais il fallait qu’elle soit prise en charge plus spécifiquement. On a convenu que ça relevait plus de la gynéco. J’ai préparé son transfert, et je lui ai expliqué. Elle voulait que je vienne avec elle. J’aurais bien voulu. Mais j’avais cette saleté de garde à finir. Alors je lui ai promis de venir la voir plus tard.

Le lendemain, en sortant de garde, je suis passé la voir. Elle était sous antidouleurs et sous antibiotiques. Elle avait fait une hémorragie de kyste ovarien je crois. Elle allait mieux. Elle n’aurait pas besoin d’être opérée.

Personne n’avait pris le temps de lui dire ce qui lui arrivait et ce qui se passerait dans les jours à venir. Alors je me suis assis et je lui ai expliqué.

Ensuite je lui ai demandé d’où elle venait. C’est là qu’elle m’a raconté cette histoire horrible, son histoire.

Quand on est juste interne, qu’on a 25 ans, qu’on a jamais connu ce genre de misère, qu’est-ce qu’on peut dire ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour soulager un peu toute cette peine ?

Alors je suis revenu la voir les jours suivants. C’était bien le minimum que je puisse faire.

Je n’avais pas grand chose à lui raconter de mon côté. Ça aurait été tellement déplacé.

Je lui posais des questions sur son pays, sur son passé. Je ne sais pas si c’était très malin de ma part. Mais elle en parlait. Ça avait l’air de lui faire du bien. Malgré tout, elle s’inquiétait pour sa petite sœur. Est-ce qu’elle vivait enfermée comme elle-même l’avait été ? Je n’avais rien à lui répondre.

Comme je venais le soir en sortant des urgences, généralement, les repas avaient été servis. Elle n’y touchait pratiquement pas. Du coup, j’amenais une plaquette de chocolat qu’on se partageait, des fois en silence, d’autres fois pendant qu’elle me parlait de son autre vie. Je lui avais aussi amené des vieux Géo et National Geographic que j’avais gardés du temps où j’y étais abonné. Je me disais que ça l’occuperait en journée. Et à part ça, je ne voyais pas quoi lui amener. Mes numéros du Diplo où l’on parle des conflits en Afrique ? Le dernier numéro de Elle en vente à la cafet’ de l’hôpital ?

Je me souviens aussi qu’on avait été voir la neige. C’était en décembre. Il neigeait depuis plusieurs jours et ça l’étonnait. Je lui avais expliqué que ce n’était pas non plus tous les hivers comme ça. Un soir, en regardant depuis son lit les flocons tomber, elle me demanda comment c’était la neige. Je lui ai dit que si elle allait mieux, on sortirait sur le parvis.

Quelques jours plus tard, on a pu descendre voir la neige.

Et puis sa sortie a été organisée. Une place en foyer lui a été trouvée, elle m’a dit qu’elle aimerait bien que je vienne la voir quand elle serait là-bas.

Je lui ai dit que je viendrais.

Et je n’y suis jamais allé.

Je me suis dit que ça n’était pas normal qu’un soignant s’attache comme ça à un patient. Que c’était malsain.

Ou alors je me suis dit ça parce que cette histoire, c’était vraiment trop dur pour moi et que je n’avais pas le courage de l’aider à porter ça. Un peu comme on détournerait les yeux quand on voit un SDF sur le bord du trottoir parce qu’on sait bien qu’on pourrait l’aider, mais qu’on a quand même autre chose à faire.

Aujourd’hui encore je me demande si j’ai bien fait.

Je m’étais attaché. Mais ça, c’est moi que ça regarde.

Par contre je lui ai fait miroité un truc que je lui ai repris ensuite. Comme si elle n’en avait pas suffisamment bavé comme ça. Est-ce qu’il n’aurait pas été moins dur de mettre des distances dès le début ?

Si c’était à rejouer une nouvelle fois, je ne sais pas ce que je ferais.

 
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Faites demi-tour dès que possible

J’aime pas les visites à domicile.

C’est pas trop les visites en soit. Ça a même un côté sympa et c’est toujours plein de surprises.

Une de mes premières visites à domicile, quand je suis arrivé, la dame m’avait sorti un savon flambant neuf et une serviette toute propre bien pliée qui sentait bon la lessive, que même chez moi le linge de toilette il est pas si blanc et le savon y sent pas aussi bon la lavande. Moi qui était déjà gêné à mort de rentrer avec mes grosses pompes dégueu (limite si j’avais pu me déchausser je l’aurais fait), je ne savais plus où me mettre.

Il y avait aussi deux petites mamies qui adoraient les chats. Avec l’une d’elle la visite commençait toujours par les présentations. «Alors ça c’est Lulu, ça c’est Pupuce, ça c’est Mimine, Mimine c’est la fille de Moumoune qui est là, Moumoune quand on l’a recueilli…». Et à chaque visite, elle recommençait. L’autre mamie, elle, avait tellement de chats, que toujours avec mes grosses chaussures, j’avais peur d’écraser un chaton à chaque fois que je posais un pied.

Je me souviens également d’un monsieur d’un certain âge, qui s’occupait de sa femme complétement démente, tout aussi du même âge, et dont le dernier chat venait de passer de vie à trépas. Pour changer, il avait pris un chien. On lui avait dit que ça l’obligerait à sortir. La fois suivante, je lui demandai comment se passait l’adaptation à son nouveau compagnon. Il l’avait alors regarder avec un air de profonde commisération, avant de lâcher « qu’est ce que c’est con comme bestiau ». C’est vrai que le chien en question, une espèce de roquet braillard, avait l’air particulièrement stupide. Du coup il avait repris un chat, qu’il appelait Monsieur Alfred, et qui prenait un malin plaisir à emmerder le chien.

Non, le problème avec les visites à domicile, c’est juste que, remplaçant, c’est pas possible.

Ce qui est insupportable, c’est que l’organisation est imposée. Et moi je ne dois pas travailler comme les autres, je pense. D’abord, les visites, on me les colle le midi. A croire que je dois être le seul à faire 3 repas par jour. Et puis, la visite en maison de retraite le midi, je sais pas comment les collègues font, mais moi, j’ai pas trouvé le mode d’emploi. A midi, les pensionnaires, ils sont tous à table. Déjà, il faut trouver le bon papi. Dans certains établissements, même le personnel ne sait pas dans quelle salle à manger le trouver. Ensuite, il faut le tirer de son repas pour l’emmener dans sa chambre, ce qui est moyennement sympa. Pour peu qu’il soit parkinsonien, il faut déjà 10 à 15 minutes. Si en plus il est Alzheimer, il fait une pause tous les 5 mètres en oubliant ce qu’il était en train de faire 3 pas plus tôt. Quant à trouver ladite chambre, si le médecin ne connaît pas les lieux, et que le patient ne s’en souvient plus, ça devient compliqué. Alors, à moins d’aller à table serrer la pince du pensionnaire (et encore), signer l’ordonnance pré-imprimée au cabinet, faire la feuille de soins et se tirer, c’est pas possible en 30 minutes.

L’autre problème, mais qui ne relevait que de moi, c’est qu’au début, je n’avais pas encore la voiture. C’est à dire que j’avais plutôt la moto. Bon, médecin en moto, le blouson en cuir, tout ça, ça claque. Mais en visite, généralement, c’est pas le premier truc demandé. J’avais mon sac à dos Eastpak informe, dans lequel j’avais fourré mon sthéto, un tensiomètre, mon otoscope, une pochette avec l’ordonnancier, les feuilles de soins, et tout la paperasse qui va bien avec. Les papiers finissaient immanquablement froissés, gondolés, cornés, délavés, car une fois sur deux il se mettait à pleuvoir des cordes juste au moment de partir en visite. Un peu plus tard, j’y avais également ajouté une paire de gants en latex. Les petits jeunes qui lisent ça, pensez à la paire de gants. Le jour où vous aurez un toucher rectal à faire en visite, vous remercierez Foulard pour ses conseils de bon aloi. Et pour ceux qui veulent une liste des solutions alternatives pour les jours de pénurie de gants en latex, faites une demande par mail, j’ai étudié toutes les possibilités.

Bref, avant de partir, j’apprenais l’itinéraire par coeur. Et il y avait toujours un moment où au lieu de tourner à gauche je tournais à droite (oui, parce qu’en plus je confonds la droite et la gauche). Ce qui fait que la plupart du temps, je me retrouvais à l’extrême opposé de la destination souhaitée.

Après j’ai eu la voiture. Même que j’avais le GPS !

Force est de constater que le GPS ne résout pas tous les problèmes. Notamment celui du retard de plus d’une heure pour partir faire les visites. Je demandais pourtant aux secrétaires qu’elles me prévoient un peu plus que 15 minutes par patient pour les consult’ au cabinet. Mais non. Alors forcément, je commençais mes visites à 13 heures au lieu de 11h30 et je devais reprendre à 14h…

Trop facile, j’avais un GPS.

Mais même avec un GPS, j’arrivais à me perdre.

Bâtiment 407. « Vous êtes arrivé ». Okay, bâtiment 405, 406, 408, 409.  Bon pas de bâtiment 407. Comme dans Harry Potter, quai 9 ¾… Evidemment, au téléphone, personne ne répondait. Après 20 minutes à sillonner les allées, retour au cabinet. 15h, déjà une heure de retard pour une visite même pas faite. A coup sûr, le remplacé qui devrait faire la visite le lendemain ne manquerait pas de m’en faire la réflexion. Et pour en rajouter une couche, un mot de la secrétaire «  Mme Batiment407MonCul n’est pas contente, vous n’êtes pas passé ce midi comme prévu, elle voudrait savoir quand vous viendrez »…

 
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