L’autre matin en arrivant aux urgences, j’ai fait remarquer aux infirmières que ça faisait un bail qu’on n’avait pas vu la mère Germaine.
De fait, ça faisait bien un mois qu’elle n’avait pas débarqué aux urgences, complètement alcoolisée, ou pour se plaindre qu’elle n’arrivait pas à respirer, et qu’elle allait mourir asphyxiée dans d’atroces souffrances .
En disant ça, je me suis dit que j’allais nous porter la poisse. Il y a des superstitions comme ça. Comme dire « oulala c’est calme aujourd’hui! ». C’est un coup à finir pendu haut et court. Ou cloué sur la porte des urgences comme une vieille chouette.
Et j’aurais mieux fait de fermer ma gueule.
Non seulement, la journée a été horrible, mais la soirée a continué dans la même veine. Tant est si bien que quand le dernier patient a été évacué, il avait beau n’être que 5h du matin, je me suis dit que je n’allais pas attendre que le prochain arrive pour aller me coucher. De toutes façons, les infirmières connaissent le numéro de téléphone de la chambre de garde.
Ce qui est pratique, c’est que j’ai une faculté d’endormissement assez exceptionnelle. J’ai beau dormir peu, si je pose ma tête et que je décide que c’est l’heure, en 5 minutes c’est plié. Ce qui est moins pratique, c’est quand l’infirmière me rappelle dix minutes après que je sois parti me coucher parce qu’il y un patient à voir, et qu’elle ne s’attend pas du tout à ce que je sois déjà endormi.
« – ALLOOOOOOO, HEEEEE DIS TE COUCHE PAS!
- Haaan ‘tin, moinfor steuplait.
- QUOIIIIIIII???
- Nan rien. Kestuveux?
- Y’A GERMAINE QUI VIENT D’ARRIVER.
- Rahhhh putain fait chier. C’est bon j’arrive.
- OKAY À TOUT DE SUITE. »
Donc 5h15. Très endormi. Pas du tout disposé à être aimable.
« - Bon, Mme Duprés, qu’est-ce qui vous arrive ?
- Haaaaa, haaaaa, haaaaa, j’ai maaaaaal!!!»
Bon visiblement, c’est pas l’alcool qui l’amène aujourd’hui.
« – Où est-ce que vous avez mal Mme Duprés ?
- Haaaaa, haaaaa, haaaaa, làààààà! » Se tenant le ventre à deux mains, comme une femme enceinte sur le point d’accoucher.
« - Est-ce que vous pouvez m’en dire plus Mme Duprés ?
- J’étais constipée, alors j’ai fait des lavements et j’ai pris du Supertransit, et pis après j’partais en diarrhée, alors j’ai pris du Stoptransit, et pis maintenant j’suis toute chamboulée d’l’intérieur et j’suis pleine de gaz. »
Ok, donc Germaine pleine de gaz. L’urgence du siècle.
Autant quand elle vient parce qu’elle croit qu’elle va mourir, qu’elle est angoissée, je peux faire preuve de compréhension et je lui fais sa séance de psychothérapie de soutien. Autant là, à 5h du matin, j’étais pas du tout réceptif. Et venir parce qu’elle s’était mis tout un tas de truc dans le derrière, j’ai eu du mal à faire preuve d’empathie.
J’ai posé une main sur le bide. Pour la forme. Et puis aussi parce qu’une fois, le chef a failli passer à côté de son infarctus. Forcément, à force de crier au loup.
Mais cette nuit, aucune raison de s’alarmer.
- « Bon Mme Duprés, votre ventre, il est bien souple, vous allez rentrer chez vous et arrêter de prendre tous ces médicaments, ça rentrera dans l’ordre tout seul.
- HAAAAAAA, vous pouvez paaaaaas me laisser repartir comme ça, J’AI MAAAAAAAL! » En se tenant le bide de plus belle.
- « BON ECOUTEZ, MAINTENANT, ÇA SUFFIT LES CONNERIES! VOUS ETES ICI TOUS LES 4 MATINS, VOUS POUVIEZ PAS NOUS DEMANDER AVANT DE VOUS ENFILER TOUTES CES MERDES? C’EST PAS CETTE NUIT QUE VOUS ALLEZ MOURIR, ALORS RENTREZ CHEZ VOUS ET ARRETEZ D’M’EMMERDER! »
Voilà. Je crois que j’ai perdu patience.
J’ai dis aux infirmières d’en faire ce qu’elles voulaient. Et je suis retourné me coucher.
Du coup, je pense qu’une forme de justice divine m’a puni d’avoir malmené Germaine.
- « Allo, ‘scuse moi Foulard, c’est moi.
- Gnééé???
- J’ai un monsieur, il vient pour une plaie de jambe. Il s’est cogné contre une vis.
- Haaaan, il est quelle heure là ?
- 6h.
- Putain. Le chef avait dit que c’était lui à partir de 6h.
- Oui mais il répond pas, désolé.
- RAAAAH, j’vais crever.
- Quoi ?
- C’est comment son truc là? Parce que si je dois faire de la couture, ça va pas être possible.
- J’en sais rien j’ai pas regardé.
- Ça va, j’arrive. »
Evidemment, c’était moche. Evidemment, il fallait suturer. Evidemment, j’avais la tête dans le cul.
Il s’était déchiré la peau du tibia sur une vis qui dépassait d’un mur. En plein milieu de la nuit. En bricolant.
Alors je voudrais dire un truc. Soit, en plein milieu de la nuit, on fait des choses normales. Comme dormir. Soit on décide de refaire le lambris de la salle de bain. Mais après, on assume.
Et surtout, pendant que je lutte pour garder les yeux ouverts, à raccommoder des lambeaux de peau fin comme du papier à cigarette, ce qui serait vraiment sympa, c’est d’éviter de faire des réflexions désobligeantes.
- « Je peux vous dire un truc docteur ?
- Hmmmm ?
- Vous allez peut-être me trouver désagréable là. Mais désinfecter trois fois, mettre des gants stériles, vos instruments à usage unique, tout ça, c’est un peu ridicule… Parce que bon, quand on voit comment c’est chez vous…
- Pardon ?
- Bah oui, hein, les tâches d’humidité au plafond…
- Ah ouais, non, sérieux, j’pense que vous feriez mieux de plus rien dire là, parce que ça va pas l’faire… »
Il est dit, quelque part dans un texte obscur pondu par nos têtes averties, que pour être un médecin généraliste dûment certifié, nous devons avoir brillamment (ou pas) rempli nos fonctions d’internes dans différents stages. L’ordre étant laissé au choix de l’intéressé.
Aux urgences, comme ailleurs, mais c’est surtout là que c’est flagrant, il y a des situations qui sont rapidement merdiques. Si on ne veut pas se laisser déborder, il faut que ce soit clair dans sa tête. Savoir d’où on vient et où on va. Après, faut pas être buté borné non plus. Il faut adapter selon les situations. Mais si on n’a pas les grandes lignes en mémoire, on perd un temps phénoménal.
Je ne sais pas trop à qui je dois m’adresser.
Quand j’ai passé le concours de l’internat, je ne l’avais pas spécialement préparé.
Lundi je commence un nouveau remplacement.
Elle avait 16 ans quand elle a fui son pays. Ou plutôt quand son père l’a collée dans l’avion avec sa petite sœur, leur passeport en poche, et un peu d’argent pour leur voyage et leur arrivée en France.
J’aime pas les visites à domicile.

